Croissance et crise

Financer la recherche publique pour stimuler l’innovation privée ?

© Allesandro Biascioli / Adobe Stock

© Allesandro Biascioli / Adobe Stock

On oppose souvent la recherche publique, tournée vers la connaissance, et la « R&D » des entreprises privées, guidée par le marché. À tort ? Dans une récente étude, quatre économistes montrent comment un investissement massif dans des laboratoires publics peut influencer les dépenses d’innovation des industries françaises.  

Par Arthur Guillouzouic

Arthur Guillouzouic

CNRS, AMSE, Institut des Politiques Publiques

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Hélène Frouard

Hélène Frouard

Journaliste Scientifique

La science avance parfois à pas de géant. En décembre 2019, une maladie inconnue apparaît à Wuhan. Un an plus tard, les firmes pharmaceutiques mettent sur le marché les premiers vaccins. Une prouesse, rendue possible par un engagement financier massif des États et des fondations philanthropiques. L’argent public est en effet souvent un puissant moteur de l’innovation industrielle. Mais comment le distribuer au mieux ? Faut-il subventionner directement les entreprises, par exemple par le biais de crédits d’impôt destinés à la R&D privée ? Est-il plus utile de miser sur la recherche publique, en pariant sur ses retombées indirectes ? Quatre économistes ont décidé de prendre à bras le corps cette question, en analysant une politique française de grande ampleur : la création des Laboratoires d’excellence (LabEx) au début des années 2010.

1,5 milliard d’euros pour l’excellence

En 2010, la France fait un pari ambitieux : 1,5 milliard d’euros sont consacrés à renforcer ses laboratoires publics pour les hisser au meilleur niveau international. Pour candidater, les laboratoires doivent se regrouper en clusters intitulés LabEx (Laboratoires d’Excellence), proposer un projet scientifique  et convaincre un jury international. À l’issue de deux vagues de sélection (en 2010 puis 2011), 170 LabEx voient le jour.

Ce financement massif de la recherche publique a-t-il conduit à une hausse des dépenses de R&D privée ? Pour répondre à cette question, l’idéal serait de pouvoir mener une expérience de laboratoire – à l’image de Pasteur, injectant un vaccin dans un groupe d’ovins, et le comparant avec un groupe non traité. Dans le cas qui nous intéresse, cela reviendrait à constituer deux groupes d’entreprises aux caractéristiques équivalentes. Le premier groupe serait soumis à l’influence des LabEx, l’autre non, puis on comparerait leur effort en R&D. Mais il est impossible de créer ce protocole expérimental : comment en effet soustraire certains industriels au rayonnement des laboratoires de recherche ?  L’équipe d’économistes adopte donc une autre stratégie. 

l’ENIAC, l’un des premiers ordinateurs modernes, vers 1945. Fabriqué par l’Université de Pensylvanie et utilisé à des fins militaires. l’informatique doit beaucoup à la recherche publique ©US Army photo

l’ENIAC, l’un des premiers ordinateurs modernes, vers 1945. Fabriqué par l’Université de Pensylvanie et utilisé à des fins militaires. l’informatique doit beaucoup à la recherche publique ©US Army photo

Un indicateur original

 Les quatre chercheurs décident de mesurer à quel point chaque entreprise est « exposée » aux LabEx. Pour cela les chercheurs construisent un indicateur, obtenu en croisant deux critères. Le premier est celui de la proximité géographique : on sait en effet qu’elle favorise les interactions entre laboratoire public et R&D privée. Le second critère est celui de la proximité scientifique. Pour la mesurer, les chercheurs se fondent sur les publications scientifiques : un laboratoire et un secteur industriel sont considérés comme proches s’ils utilisent les mêmes revues scientifiques - les chercheurs pour y publier leurs travaux, les industriels pour étayer leurs brevets.

Le choc positif des LabEx

Cet indicateur de proximité permet à l’équipe d’économistes d’observer le comportement des départements de R&D après la création des LabEx, en utilisant la méthode des doubles différences.

Comprendre la méthode des « doubles différences »

La méthode des doubles différences (en anglais « difference in differences ») est couramment utilisée pour évaluer les politiques publiques. Elle consiste à observer non pas la différence avant et après l’intervention, mais à voir si la différence qui existait déjà auparavant entre des groupes s’amplifie ou se réduit après intervention. Elle permet ainsi de contourner l’impossibilité à construire des groupes témoins choisis aléatoirement. Prenons l’exemple du Plan d’aide au retour à l’emploi de 2001 qui consistait à offrir à certains chômeurs un accompagnement renforcé. L’analyse faite a posteriori montre que les chômeurs aidés ont mis plus de temps que les autres à retrouver du travail [1].

Faut-il en conclure à un échec de la mesure ? Pas du tout. En réalité, les chômeurs aidés n’étaient pas des chômeurs pris au hasard, mais avaient été sélectionnés parmi les personnes les plus éloignées de l’emploi (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on leur avait proposé cette aide). Avant que la mesure d’accompagnement ne soit mise en place, ils mettaient déjà beaucoup plus de temps que les autres à sortir du chômage. Pour évaluer l’efficacité de l’aide, la bonne question à se poser était donc de savoir si la politique mise en place avait accentué ou réduit l’écart entre les chômeurs les plus en difficulté et les autres. Or, l’analyse montre que cet écart s’est réduit après que l’aide a été mise en place : la politique d’accompagnement a donc été efficace.

[1] Fougère, D., Kamionka, T. et Prieto, A., 2010, "L'efficacité des mesures d'accompagnement sur le retour à l'emploi", Revue économique, 61(3), 599-612

Les chercheurs vont donc observer l’évolution des dépenses en R&D avant et après la mise en place des LabEx, en fonction du degré de proximité technologique des entreprises avec ces laboratoires publics. Si les dépenses évoluent de façon identique dans toutes les entreprises, quelle que soit leur proximité technologique au LabEx local, alors on ne peut pas conclure à un effet de la politique. Si, au contraire, les entreprises des secteurs les plus proches d’un LabEx voient leurs dépenses de R&D augmenter, relativement aux autres, alors on peut conclure à l’impact favorable des LabEx. Or, c’est exactement ce qui est observé. Jusqu’en 2010, l’évolution de la masse salariale des différentes entreprises évolue selon la même tendance globale. En revanche, après 2010 (date de création des LabEx), elle diverge. Les secteurs les plus proches des LabEx voient leur masse salariale en R&D augmenter plus fortement que les autres. Plus précisément, le tiers des entreprises les plus exposées aux LabEx augmente sa masse salariale de 15% de plus que le tiers le moins exposé. Au total, 1 euro investi dans la recherche publique génère 0,8 euro d’augmentation dans la R&D privée. 

Un croquis du Vanguard I, un satellite artificiel lancé par la NASA en 1958. Il s’agit de l’une des premières applications des cellules photovoltaïques, qui vont être considérablement développées par la conquête spatiale. ©NASA

Un croquis du Vanguard I, un satellite artificiel lancé par la NASA en 1958. Il s’agit de l’une des premières applications des cellules photovoltaïques, qui vont être considérablement développées par la conquête spatiale. ©NASA

Collaborations formelles et informelles

La création des LabEx ne semble en revanche pas avoir d’impact sur le nombre de brevets déposés par les industries les plus exposées. Mais on notera que ces brevets sont de meilleure qualité : ils sont davantage cités et reposent plus souvent sur de la littérature scientifique, ce qui est gage de la qualité des brevets. Reste enfin à comprendre concrètement comment s’opère cette influence entre LabEx et R&D privée. Quels sont les canaux par lesquels l’impulsion financière donnée aux LabEx entraine un surcroit de R&D dans certaines industries ?

Les économistes ont examiné les dossiers de candidature des LabEx ainsi que des données sur la mobilité des chercheurs et la création d’entreprises. Finalement, ils constatent que deux canaux principaux permettent les retombées sur la R&D des politiques de financement de la recherche publique. Ce sont d’abord les contrats signés entre les LabEx et les entreprises (partenariats, signature de brevets, etc). C’est ensuite tout simplement la circulation des hommes et femmes du monde de la recherche vers le monde industriel (chercheurs ou doctorants partant en mobilité dans une entreprise, création de start-up, recrutements d’étudiants dans les filières industrielles, etc). Enfin, il ne faut pas négliger les échanges informels, qui peuvent se nouer, par exemple lors de colloques ou de journées d’étude où se croisent professionnels et chercheurs publics.

L’étude publiée par l’équipe d’économistes montre que le financement massif de la recherche nourrit l’effort de R&D privée, à condition de cibler les secteurs proches des pôles scientifiques les plus actifs, contrairement à des dispositifs indifférenciés, comme le crédit d’impôt recherche. Pour stimuler l’innovation dans les entreprises privées, l’un des leviers les plus efficaces reste donc…d’investir dans les laboratoires publics.  

Références

Bergeaud A., Guillouzouic A., Henry E. et Malgouyres C., 2025, "From public labs to private firms : magnitude and channels of local R&D spillovers" , The Quarterly Journal of Economics, 140(4), pp. 3233–3282

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