Justice sociale

Compétences socio-émotionnelles : faut-il avoir une famille nombreuse ?

Photo par shirota-yuri sur unsplash

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La qualification ne fait pas tout sur le marché du travail. Savoir être patient, agir en équipe, gérer ses émotions sont des aptitudes prisées. Ces capacités dites non-cognitives ou socio-émotionnelles sont construites lors d’une période clef, l’enfance. À travers une étude récente, les économistes Simon Briole, Hélène Le Forner et Anthony Lepinteur nous révèlent l’influence de la taille d’une fratrie sur le développement des compétences socio-émotionnelles avec un effet variable selon le genre.

Par Lucien Sahl

Lucien Sahl

AMSE, Aix-Marseille Université

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Hélène Le Forner

Hélène Le Forner

Aix-Marseille Université / Aix-Marseille School of Economics

Comment identifier le candidat idéal lors d’un recrutement ? Une embauche est un processus long et coûteux, les employeurs cherchent donc à chaque fois le postulant adapté. Mais comment trouver la perle rare ? Les premiers critères utilisés sont les diplômes et les expériences professionnelles. Néanmoins, les qualités humaines et la personnalité des prétendants prennent de plus en plus de place dans la démarche d’embauche. Un individu avenant et sympathique et qui arrivera davantage à s’insérer dans une équipe peut se différencier de ses concurrents plus qualifiés.

Pour reprendre le vocabulaire du monde du recrutement, la situation décrite plus haut illustre l’importance des hard skills ou cognitive skills et soft skills ou non-cognitive skills de chacun, soit leur « savoir-faire » et « savoir-être »1 . Le premier de ces anglicismes désigne les compétences et connaissances acquises par l’expérience alors que le second renvoie aux capacités non cognitives aussi qualifiées d’aptitudes socio-émotionnelles (empathie, gestion des émotions, capacité à travailler en équipe…).

Ces compétences du savoir-être sont connues pour avoir une influence sur la vie des individus à l’âge adulte dans de nombreux domaines comme le monde scolaire, le marché de l’emploi, la santé ou encore le bien-être2 . À l’image de ce qui se passe sur le marché du travail, les chercheurs s’intéressent de plus en plus aux aptitudes du savoir-être et à leurs déterminants.

C’est dans ce contexte que les économistes Simon Briole, Hélène Le Forner et Anthony Lepinteur se sont demandés si la taille de la famille, et à travers elle la répartition des ressources parentales, est un facteur déterminant dans le développement des compétences socio-émotionnelles.

  • 1Banque Mondiale, « compétences non-cognitives de quoi s’agit-il ? en quoi elles sont importantes »
  • 2Clark, A.E., Flèche, S., Layard, R., Powdthavee, N., Ward, G., 2019. The Origins of Hap- piness: The Science of Well-Being Over the Life Course. Princeton University Press.

Les enfants, un investissement

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la hausse du niveau de vie des pays européens s’est accompagnée d’une baisse du nombre d’enfants par famille. Dans ces pays comme la France, le taux de natalité est en baisse depuis plusieurs décennies. Une explication à ce phénomène nous vient de l’économiste Gary Stanley Becker, connu pour son analyse économique de la sphère non-marchande comme la famille, le crime, ou les discriminations3 . Selon cet économiste, avoir peu d’enfants est une stratégie des parents d’optimisation de leurs investissements soit dans ce cas, de l’investissement dans le capital humain/bien-être de leurs enfants. Pour G. S. Becker et ses disciples, les comportements humains se résument à des manœuvres de maximisation des gains. Une famille n’est rien de plus qu’une « petite entreprise » consommant et produisant des biens4 .

Les parents à travers leur temps, l’argent et les émotions consacrés à un enfant investissent dans ce dernier. L’un des meilleurs retours sur investissement possible de cet engagement des ressources parentales est une progéniture avec de grandes chances de réussite sociale. Un enfant supplémentaire représente une tête de plus lors du partage des moyens disponibles. Plus l’effectif de la famille est important, plus les parts sont petites ! Cette dilution des ressources pouvant réduire les opportunités de succès des enfants et par conséquent diminuer la rentabilité de l’investissement des parents. Avoir moins d’enfants revient à avoir des enfants plus éduqués, en meilleure santé, ou plus heureux plutôt que beaucoup d’enfants moins éduqués, voire moins heureux. C’est ce que Gary Becker a nommé l’arbitrage qualité/quantité.

Cette relation entre qualité et quantité est bien connue dans le développement des compétences cognitives5 . Mais en va-t-il de même dans le développement des compétences socio-émotionnelles ?

Des études démontrent que plus le temps alloué par la mère à un enfant est grand, plus ses capacités socio-émotionnelles seront développées et par extension plus grandes seront ses chances de réussite à l’âge adulte, l’effet étant plus marqué lorsqu’elles jouissent d’un fort niveau d’étude6 .

  • 3Ses travaux sur le concept de capital humain lui vaudront le prix Nobel d’Économie en 1992.
  • 4Sofer, C. (2012). Choix familiaux et politiques publiques. Revue française d’économie, XXVII (1), 9.
  • 5Angrist, J., Lavy, V., & Schlosser, A. (2010). Multiple Experiments for the Causal Link between the Quantity and Quality of Children. Journal of Labor Economics, 28(4), 773‑824.
  • 6Bono, E. D., Francesconi, M., Kelly, Y., & Sacker, A. (2016). Early Maternal Time Investment and Early Child Outcomes. The Economic Journal, 126(596), F96‑F135.
Deux enfants devant un cahier travaillant ensemble.

Photo par Andrew Ebrahim sur unsplash

Comment étudier l’effet de la croissance d’une famille ?

Afin d’identifier l’existence d’un tel arbitrage ainsi que d’un effet de la dilution des ressources parentales en réponse à la croissance d’une famille, Simon Briole, Hélène Le Forner et Anthony Lepinteur se sont basés sur les données d’un groupe d’enfants : la Millenium Cohort Study7 . Cette population née entre 2000 et 2001 au Royaume-Uni forme une cohorte faisant l’objet d’évaluation sur de nombreux sujets (santé mentale et physique, éducation, répartition des tâches au sein du foyer…) à différents moments de leurs vies (neuf mois puis trois, cinq, sept, onze, quatorze, dix-sept ans…). Pour leur étude, ils se sont penchés sur les familles de trois enfants.

  • 7Smith, K., & Joshi, H. (2002). The Millennium Cohort Study. Population Trends, 107, 30— 34

La cohorte, un objet scientifique et démographique

Une cohorte est un groupe d’individus suivis dans le temps avec des caractéristiques communes. Ainsi l’ensemble des enfants nés la même année, des diplômés d’une même promotion, les habitants d’un village forment des cohortes. Ces groupes représentant une population à un moment particulier sont des réservoirs d’informations utilisés par les chercheurs de nombreux domaines comme la génétique, la sociologie, l’épidémiologie, l’économie…

Un troisième enfant est-il une bonne chose pour ses ainées ?

En se concentrant sur les résultats en matière de comportement, plus particulièrement, de l’hyperactivité, de la sociabilité et de la gestion émotionnelle des deux premiers enfants après l’arrivée d’un troisième enfant dans la fratrie, ces chercheurs ont montré un impact négatif, persistant dans le temps, de l’accroissement de la famille sur le développement des compétences socio-émotionnelles.

Pour aller plus loin, les chercheurs se sont intéressés aux effets selon l’âge et le sexe des premiers-nés. Plus l’écart est important entre le troisième enfant et ses prédécesseurs, moins l’effet est marqué. Cela conforte l’hypothèse de l’existence de période critique, c’est-à-dire d’un âge avant lequel l’environnement, en particulier familial, a un effet plus marquant.

Étonnamment, l’effet observé diffère selon le genre des enfants. Indépendamment de celui du dernier-né, les principales victimes des conséquences négatives mesurées sont les filles. L’impact sur les garçons étant léger, voire nul.

Petite fille jouant

Photo par Jerry Wang sur Unsplash

Un effet genré

Pour les chercheurs, deux hypothèses non exclusives peuvent expliquer la différence de résultats selon les sexes. Premièrement, les garçons bénéficieraient d’un phénomène de compensation. Suite à la naissance du troisième enfant, le temps accordé par les parents aux fils augmente. Cette attention supplémentaire, absente pour les filles, compenserait les effets négatifs.

Ensuite, l’arrivée d’un nouvel enfant provoquerait une nouvelle répartition des tâches au détriment des filles, comme une plus grande implication dans les tâches ménagères. Cette participation plus importante aux tâches ménagères, pouvant s’expliquer par une attribution genrée des rôles, pourrait se traduire par une diminution du temps consacré à d’autres activités comme le temps de jeu ou d’éducation, plus favorables au développement des compétences socio-émotionnelles.

Une explication aux inégalités entre les hommes et les femmes

Cette corrélation négative entre développement des capacités socio-émotionnelles et taille de la famille va dans le sens d’études associant le fait de venir d’une famille nombreuse et des chances de succès moindre dans la vie adulte.

L’effet plus marqué pour les filles, qui résulterait en partie du comportement des parents, peut amener à des opportunités moindres dans le monde de l’éducation et par extension sur le marché du travail, expliquant ainsi les inégalités entre hommes et femmes.

Références

Briole, S., Le Forner, H., & Lepinteur, A.,2020, "Children’s socio-emotional skills: Is there a quantity–quality trade-off?", Labour Economics, 64, 101811.

Mots clés

psychologie , éducation

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