Croissance et crise

Envois de fonds ou remitances : un boost pour la croissance ?

Photo par OceanProd sur Adobe Stock

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Les sommes envoyées par les personnes émigrées dans leurs pays d’origine dépassent souvent celles des programmes d’aide internationale au développement. Mais quels impacts ont ces transferts d’argent faramineux sur l’économie des pays ? Les observations sont souvent contradictoires. Pour les comprendre, les économistes Nicolas Destrée, Karine Gente, et Carine Nourry proposent un modèle qui relie transferts de fonds, croissance et éducation.

Par Karine Gente

Karine Gente

Auteur scientifique, AMSE, AMU, FEG

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Aurore Basiuk

Aurore Basiuk

Journaliste scientifique

Western Union, World Remit, Remit Ly… Vous avez probablement déjà croisé ou utilisé l’un de ces organismes proposant de transférer de l’argent vers l’étranger : ces envois de fonds sont aussi appelés remises migratoires ou remitances. En 2020, avec 281 millions de personnes immigrées dans le monde ces opérations représentaient 540 milliards de dollars soit l’équivalent du PIB annuel de la Belgique1 . Au Tadjikistan ou au Kirghizstan, elles représentent plus de 30 % du PIB national.

Ces envois de fonds constituent donc des sommes considérables pour les économies des pays, probablement sous-estimées. Les transferts sont très onéreux (les organismes privés prélèvent entre 6 et 20 % des sommes envoyées, auxquels s’ajoutent les taux de changes) et il est possible qu’une partie des sommes soit envoyée de manière informelle. Mais quel est l’impact de ces transferts d’argent ? C’est une question sur laquelle beaucoup d’économistes se sont penchés, avec des réponses parfois contradictoires.

Des effets positifs et négatifs

L’effet positif ou négatif sur l’économie du pays dépend de l’usage fait de l’argent reçu. Ainsi, à un niveau individuel, un transfert d’argent permet à une famille d’envoyer son enfant à l’école plutôt qu’avoir recours à son travail. À l’échelle du pays, il y aura ainsi plus de personnes éduquées. Les remitances produisent donc du capital humain. En 2006, l’économiste Lopez Cordovas a montré qu’une augmentation de 1 % des remitances au Mexique permettait une hausse de fréquentation de 11% des enfants à l’école maternelle2 . De même, si cet argent reçu sert à créer ou développer une activité productive, il aura des effets positifs sur la croissance du pays. Les sommes envoyées n’étant pas affectées par les crises internes au pays, elles se substituent à l’épargne pour les individus, leur permettant de passer des périodes difficiles.

À l’inverse, les effets des envois de fonds peuvent aussi être négatifs. En favorisant l’éducation des enfants, leurs opportunités professionnelles à l’extérieur du pays augmentent, et certains d’entre eux choisissent d'aller travailler à l’étranger. Cela réduit les ressources humaines disponibles dans le pays, ainsi que l’incitation des habitants à travailler ou à épargner. Or, sans épargne, les banques disposent de moins de fonds pour investir.

Malgré de nombreuses études empiriques, peu de modèles permettent de conclure à propos de ces effets contradictoires. C’est donc un modèle théorique novateur que proposent les économistes Nicolas Destrée, Karine Gente, et Carine Nourry en s’intéressant aux effets des envois de fonds sur l’éducation et l’épargne.

  • 2Guo Q, Sun W, Wang Y, 2017. " Effect of Parental Migration on Children’s Health in Rural China ", Review of Development Economics, 21(4), 1132‑1157.

Argent, prêts et éducation

Les économistes s’intéressent ici à un point précis : quel est l’effet des transferts d’argent de la diaspora sur l’éducation des familles restées sur place ? L’éducation étant liée à la croissance, cela permet d’étudier l’impact des envois de fonds sur cette dernière. Prenons le cas d’Ali qui, pour se former, contracte un prêt à la banque. En choisissant de s’instruire, il accumule du capital humain, qu’il transmettra un jour à ses enfants. Parmi ses enfants, certains pourront partir à l’étranger et envoyer à leur tour de l’argent.

Dans le modèle développé, Ali va avoir le choix entre rembourser son crédit bancaire, utilisé pour se former, ou faire défaut. S’il choisit de rembourser son crédit, il aura accès tout au long de sa vie aux services bancaires et aura la possibilité d’épargner. S’il choisit de ne pas rembourser son crédit, il n’aura pas la possibilité d’épargner, car il aura été signalé comme défaillant auprès du service bancaire. L’épargne est nécessaire à Ali en prévision de sa période d’inactivité en fin de vie. S’il sait qu’il recevra des remitances de la part de ses enfants éduqués pour subsister durant sa période d’inactivité, son incitation à épargner, tout comme son incitation à rembourser son crédit, diminue fortement. Et La banque va évaluer la propension d’Ali à rembourser son crédit pour déterminer le montant qu’elle souhaite lui prêter.

Les envois de fonds ont donc plusieurs conséquences : s’ils sont trop élevés, ils vont avoir tendance à réduire l’incitation à rembourser les crédits et donc diminuer les capacités d’emprunt. À l’échelle du pays, cela affecte à la fois les taux d’éducation et de croissance.

Petite fille amérindienne lisant un livre à la campagne.

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Croissance et remitance

Lorsque les banques anticipent les défauts de paiement potentiels, elles ont tendance à moins prêter et resserrent ainsi les contraintes de crédit qui pèsent sur l’économie. Nicolas Destrée, Karine Gente, et Carine Nourry montrent comment les remitances ont des effets différents sur la croissance en fonction de la situation économique initiale du pays qui reçoit les fonds. En effet, s’il s’agit d’une économie dans laquelle les montants empruntés sont déjà insuffisants pour financer les besoins d’éducation de la population, on dira de cette économie qu’elle est “contrainte”, même sans remitance. Dans ce cas, les envois de fonds incitent les banques à moins prêter et pèsent sur la croissance en réduisant la part de la population éduquée et par conséquence le capital humain disponible.

Dans le cas où l’économie du pays d’Ali n’est pas “contrainte”, c’est-à-dire que les crédits proposés par les banques couvrent largement les demandes d’éducation, les choses sont plus ambivalentes. Les remitances peuvent, toujours en réduisant l’incitation à rembourser les crédits, rendre l’économie contrainte. Mais l’effet peut aussi être bénéfique. En effet, une hausse des remitances représente une augmentation du rendement de l’éducation. Lorsque Ali se forme , ses enfants auront un meilleur niveau d’étude et s’ils partent à l’étranger, lui enverront plus de fonds, ce qui peut inciter à investir davantage dans l’éducation et le capital humain, stimulant ainsi la croissance.

En le testant avec des données empiriques, les économistes confirment que leur modèle permet d’expliquer les différents effets des remitances sur l’économie des pays, qu’ils soient positifs ou négatifs. Mais qu’Ali utilise cet argent pour rembourser son prêt ou pas, il lui est probablement nécessaire. Derrière les milliards envoyés chaque année par les émigrés dans leurs pays d’origine, il y a l’amélioration des conditions de vie de leur famille, à défaut d’avoir  d’y avoir toujours une augmentation de la croissance.

Références

Destrée N., Gente K., Nourry C., 2021. « Migration, Remitance and Accumulation of Human Capital with Endogenous Debt Constraints. », Mathematical Social Sciences, 112, 38-60.

Mots clés

immigré

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