Justice sociale

Balance travail-capital : les profits grignotent-ils les salaires ?

© Me Studio sur Adobe Stock

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Comment est défini le niveau des salaires ? L’un des plus importants paramètres le régissant est la répartition de la valeur ajoutée au sein des entreprises entre profits et rémunération des travailleurs. Il est communément admis que, depuis une quarantaine d’années, la part des profits augmente dans un grand nombre de pays développés, au détriment des salaires. Les économistes Gilbert Cette, Lorraine Koehl et Thomas Philippon proposent un regard nouveau sur le sujet, et montrent qu’en France la part des salaires augmente.

Par Gilbert Cette

Gilbert Cette

Professeur à NEOMA Business School

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Pamela Duboc

Pamela Duboc

Journaliste scientifique

L’expression « toute peine mérite salaire » a évolué avec en substituant le mot « peine » par « travail ». D’après elle, tout travail se doit d’être récompensé d’une façon ou d’une autre. Mais qu’est-ce que le travail ? Le monde de l’économie propose la définition suivante : le travail est une activité professionnelle rémunérée qui permet la création, la production et l’entretien de biens et de services.

La totalité des candidats à la présidentielle de 2022 a publié des propositions électorales concernant les salaires. Celles-ci vont de la revalorisation des salaires les plus bas à l’augmentation du SMIC. Le niveau des salaires est bien sûr un enjeu électoral important parce qu’il est directement relié au pouvoir d’achat, sujet de préoccupation permanente. A la fois par des effets d’offre et de demande, les salaires influencent à divers titres la croissance économique du pays. Croissance dont il est notamment attendu qu’elle finance la transition climatique, le vieillissement de la population et le désendettement national. Rien que ça !

La paye du travailleur a donc lourd à porter. Mais de quoi dépend-elle ? D’une façon simpliste, le niveau des salaires peut être relié à la redistribution du chiffre d’affaires des entreprises au sein de deux pôles principaux : le salaire, la rémunération des travailleurs pour leur travail, et les profits, la rémunération du capital ! Ce dernier point aussi connu sous le nom d’ « excédent brut d’exploitation » part, entre autres, en investissements pour l’entreprise et en dividendes et rachats d’actions pour les éventuels actionnaires.

La part du travail dans le gâteau

Pour mieux comprendre ce que représente le travail, il faut aussi parler de la notion de « valeur ajoutée », la richesse créée lors d’un processus de production. Elle traduit le supplément de valeur créé par l’entreprise par son activité.

Historiquement, la part du travail dans la valeur ajoutée a été considérée comme une constante et après avoir été le sujet d’intenses débats entre économistes durant la Grande Dépression, on l’a presque complètement oubliée. Jusque dans les années 2000, lorsque des chercheurs la ressortent du tiroir, la débarrassent de ses toiles d’araignées… et remarquent qu’au lieu d’être un roc inébranlable, la part du travail maigrit à vue d’œil dans de nombreux pays développés. Depuis les années 1980, dans ces pays la part des salaires serait grignotée par des profits toujours plus importants. Un déséquilibre croissant susceptible d’entraîner derrière lui son cortège d’inégalités. En effet, en accordant une plus grande part aux profits, on favorise les détenteurs de capitaux. Les riches, pour faire court.

Choisir le bon chiffre

Pour autant, le calcul n’est pas si simple, et les économistes Gilbert Cette, Lorraine Koehl et Thomas Philippon ont repris dans une série d’articles1 les données qui entrent en jeu dans l’analyse de cette fameuse part du travail. Ils font apparaître une tendance inégale au déclin, selon le pays examiné.

Toutes les disciplines scientifiques doivent faire face au défi de travailler à partir de jeux de données objectifs, complets pour générer des connaissances sous la forme d’hypothèses, de théories…

Notre trio de chercheurs s’est appliqué à montrer l’influence de trois biais statistiques impactant les études réalisées. En les écartant, il est plus aisé de faire apparaître l’impact de la technologie, des échanges commerciaux, de la syndicalisation ou du pouvoir de marché sur la répartition de la valeur ajoutée.

Premier biais possible, la date de départ choisit pour l’étude de l’évolution de la part des salaires dans le temps. Il s’agit de ne pas faire débuter une analyse en pleine période d’instabilité économique. Une étude prenant son point de départ entre 1973 et 1983 donnerait ainsi une fausse impression de déclin de la part des salaires par la suite, puisque les chocs pétroliers qui ont eu lieu à cette époque ont fait un temps gonfler la part du travail par rapport aux profits1 .

  • 1Par un phénomène dit de « wage push » : hausse généralisée du coût des biens qui résulte d’une montée des salaires. Dans le cas des chocs pétroliers, les emplois n’ont pas immédiatement pâti de la baisse de chiffre d’affaires des entreprises. Cela a donc fait augmenter la part du travail.

Ensuite, c’est le travail des indépendants qui a été passé au crible. Les auteurs ont pour ces travailleurs attentivement fait la part entre revenus du travail et revenus du capital, qui sont bien sûr plus entremêlés que pour les salariés. Ils ont également pris en compte la diminution des indépendants dans la population générale, qui est frappante lorsque l’on constate par exemple que le nombre d’agriculteurs en France a été divisé par 20 depuis 1949. Au total, en France, les travailleurs indépendants faisaient baisser de 25 % la part du travail dans la valeur ajoutée à la fin des années 1940, contre seulement 5 % au début des années 2000.

Enfin, le dernier biais concerne les revenus tirés de l’immobilier résidentiel. Les revenus immobiliers sont en effet une forme de revenu du capital avec un impact important sur la dynamique de l’inégalité des richesses, au sein d’une génération et d’une génération sur l’autre. Et pour les ménages occupant un logement dont ils sont propriétaires, ils bénéficient d’un « loyer fictif » correspondant à une rémunération venant de leur capital logement. Pour faire apparaître plus clairement l’impact de la technologie, des échanges commerciaux, de la syndicalisation ou du pouvoir de marché, les auteurs ont choisi d’ôter de la mesure les revenus du capital immobilier résidentiel. Ils constatent ainsi que, selon les pays et la période, les revenus tirés de l’immobilier résidentiel peuvent inverser la tendance de la part du travail, à la baisse ou à la hausse.

Vue de New York

© par Zach Miles sur Unsplash

Tous ces biais pris en compte, l’article de Gilbert Cette et de ses confrères donne à voir un tableau contrasté du déclin de la part des salaires dans la valeur ajoutée. En France, contrairement aux idées reçues, cette part augmente depuis les années 80. À l’opposé de notre pays, les États-Unis subissent un flagrant déclin depuis 2000. Celui-ci coïncide avec trois autres évolutions de l’économie américaine : l’accentuation de la concentration industrielle, la hausse des profits et la baisse des investissements relatifs à la production

Qui se taille la part du lion ?

La crise sanitaire de la Covid-19, si elle n’a pas été accompagnée d’une baisse généralisée des salaires grâce au soutien exceptionnel des aides publiques, a pu exacerber les inégalités. À l’issue du premier confinement au printemps 2020, les ménages et surtout les plus riches ont fortement augmenté leur épargne. Pour autant, des évaluations montrent que le stock d’épargne aurait augmenté en pourcentage de façon assez proches pour les différents quintiles de revenus, et par ailleurs le nombre de ménages surendettés à fortement diminué et l’INSEE signale que la pauvreté n’aurait pas augmenté sur l’année 2020. La banque suisse UBS et le cabinet de conseil PwC ont publié en octobre 2020 un rapport2  écrit à partir d’une base de données de 2000 milliardaires à travers le monde. Globalement, leur fortune (issue des revenus du capital) a augmenté de près de 20 % entre 2018 et la première vague de la Covid-19. Au sein de cette population, les milliardaires dont la fortune repose sur les nouvelles technologies se sont enrichis de 42,5 %.

Atelier de livraison de colis avec des robots livreurs

© Kinwun sur Adobe Stock

Les conditions du confinement ont bien sûr rendu omniprésentes les technologies digitales. Cité dans le rapport de PwC, un milliardaire italien dit : « Cette crise de la Covid-19 pourrait représenter la vraie frontière entre l’ancienne et la nouvelle économie ». Une nouvelle économie basée sur l’intelligence artificielle, les impressions 3D, les nanotechnologies et biotechnologies, sera-t-elle une bonne nouvelle pour la rémunération des salariés ?

C’est difficile à croire. Si, dans les années 1930, sur fond de crise économique mondiale, d’illustres économistes tels que Joan Robinson, Nicholas Kaldor, John Hicks ou Roy Harrod développent la conception d’un progrès technique neutre, capable d’accroître les richesses sans affecter la répartition entre revenus du travail et revenus du capital3 , certains contemporains sont plus circonspects. Pour Daron Acemoğlu, plus de la moitié des changements dans la structure des salaires aux États-Unis depuis 1980 dérive du déclin des salaires de travailleurs spécialisés dans des tâches de routine rapidement remplacées par une automatisation4 . D’autres économistes comme Gilbert Cette et ses co-auteurs montrent que l’automatisation n’aurait pas nécessairement d’effets sur l’emploi et la répartition du revenu. 

Pour autant, l’actuelle guerre en Ukraine et ses effets sur les prix des produits importés, en particulier les produits énergétiques, pourraient avoir des effets sur la répartition du revenu qualitativement proches de ceux observés au moment du premier choc pétrolier : une forte déformation en faveur des salaires, du fait de la rigidité à la baisse de ces derniers. Les profits paieraient donc à court et moyen terme une forte part du prélèvement externe que constitue cette hausse des prix de l’énergie importée. Une telle situation serait pleine de menaces pour les perspectives de croissance.

Reste à savoir quelle part de la valeur ajoutée allouée au travail garantirait à la fois des conditions de vie décentes aux employés et une bonne santé des entreprises.

  • 3Schneider, D. (2011), The labor share: A review of theory and evidence, SFB 649 Discussion Paper, No. 2011-069
  • 4Acemoglu, D and P Restrepo (2021), “Tasks, Automation and the Rise in US Wage Inequality”, NBER Working Paper No. 28920

Références

Cette, Gilbert, Lorraine Koehl, and Thomas Philippon. 2020. « Labor Share. » Economics Letters 188 (C) : 108 979.

Mots clés

entreprise

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