Justice sociale

Emplois à risques : place aux immigrés !

Josue Isai Ramos Figueroa sur Unsplash

Josue Isai Ramos Figueroa sur Unsplash

Sur le marché du travail, natifs et immigrés ne sont pas égaux. Au-delà des différences salariales, ces derniers occupent davantage de postes à risques et aux conditions de travail difficiles. Selon l’économiste Eva Moreno Galbis, les revenus non-professionnels et les préférences liés aux caractéristiques sociodémographiques expliquent en partie cet écart.

Par Claire Lapique

Claire Lapique

AMSE, Aix-Marseille Université

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Eva Moreno-Galbis

Eva Moreno-Galbis

AMSE, Aix-Marseille Université, Faculté d'économie et de gestion

Par rapport aux natifs, nés en France, les travailleurs immigrés1 connaissent davantage de risques professionnels. Ils travaillent plus souvent dans des secteurs où les accidents professionnels sont plus fréquents. Si les risques du travail au noir sont bien connus (entre illégalité, instabilité de l’emploi, manque de protection, …) ceux que les immigrés encourent dans le secteur formel représentent, eux aussi, un véritable défi tant social que sanitaire et économique.

« Plus les conditions de travail sont difficiles et plus la tension de recrutement est élevée, plus forte est la probabilité que l’emploi soit occupé par un immigré » peut-on lire dans un rapport de la Dares. D’après cette étude datée de juillet 2021, la majorité des immigrés occupent des professions dites « contraignantes ». Ce sont des métiers qui entraînent des contraintes physiques ou de rythme, du travail répétitif, des périodes de travail durant les jours fériés ou un morcellement des journées de travail. Ils occupent aussi plus souvent des métiers dits « en tension » c’est-à-dire, qui manquent de main-d’œuvre.

  • 1On entend par immigré toute personne née à l’étranger (hors France, dans cet article).
Ouvrier agricole relativement peu équipé et protégé

Photo par Tim Mossholder sur Unsplash

En France, 62 % des accidents du travail surviennent chez les travailleurs manuels. En moyenne 33 % des immigrés occupent des métiers manuels. Cette proportion augmente à 50 % si l’on ne considère que les hommes immigrés. Les immigrés sont surreprésentés parmi cette catégorie professionnelle, ce qui explique pourquoi ils ont une plus grande probabilité relative de subir un accident de travail par rapport aux natifs. Alors que les immigrés représentent 10 % de la population en France, ils représentent 39 % des employés de maison, 28 % les agents de gardiennage et de sécurité́ et 27 % les ouvriers non qualifiés du BTP, du béton et de l’extraction selon l’étude de la Dares (2021).

Pour comprendre pourquoi les immigrés occupent plus souvent ces métiers à risques, les économistes proposent une série d’explications. D’une part, leurs perceptions du risque seraient différentes de celles des natifs puisque les conditions de travail dans leur pays d’origine sont plus difficiles. D’autre part, ils manqueraient d’éducation, de capital social ou culturel ou de compétences linguistiques pour être suffisamment informés sur les risques du métier en question. Toutefois, pour l’économiste Eva Moreno Galbis, d’autres raisons pourraient venir expliquer cette différence.

Lorsqu’ils sont au salaire minimum l’écart entre les conditions de travail d’immigrés et de natifs s’accroît

L’économiste a porté son attention sur deux facteurs qui déterminent les conditions de travail qu’un individu est prêt à accepter. D’un côté, les ressources personnelles (connues comme revenus non-professionnels) influencent fortement l’ensemble des conditions de travail considérées acceptables (en général plus un individu dispose de ressources personnelles, plus il sera sélectif quant aux conditions de travail). D’un autre côté, les individus ont des préférences différentes en fonction de leurs genre, âge, éducation, situation maritale, enfants, etc. (i.e. les jeunes sans enfant sont prêts à accepter des conditions de travail plus risquées que des personnes plus âgées ayant à charge une famille). Si les immigrés et les natifs diffèrent dans au moins l’une de ces dimensions, leur éventail de conditions de travail acceptables ne sera pas le même.

Cette différence dans l’éventail de conditions de travail acceptables par chaque type de travailleur va avoir des conséquences au moment du recrutement. Au moment d’accepter un emploi, le candidat négocie à la fois son salaire et les conditions de travail. Les deux s’ajustent l’un par rapport à l’autre. Par exemple, on peut accepter de gagner moins en échange de l’amélioration de ses conditions de travail. Pour les employés au salaire minimum, la paie étant fixe les possibilités de négociations sont restreintes. Le seul compromis possible se fait autour des conditions de travail. Puisqu’en moyenne, les immigrés ont moins des ressources non-professionnelles que les natifs, ils seront prêts à accepter une détérioration de leurs conditions de travail plus importante que celle des natifs au salaire minimum. Si on considère aussi une différence dans les préférences personnelles concernant les conditions de travail entre immigrés et natifs (i.e différence dans leur perception du risque), on peut s’attendre à un écart plus important dans les conditions de travail entre immigrés et natifs au salaire minimum par rapport à des niveaux salariaux plus élevés où les conditions de travail ne sont plus la seule variable d’ajustement.

Panneau type chantier indiquant un danger

Photo par Sany Millar sur Unsplash

En travaillant avec des données de l’enquête emploi française sur la période 2003-2012, combinées aux données de la « Caisse nationale de l’assurance maladie des travailleurs salariés » sur les accidents du travail et maladies professionnelles et aux donnés sur les loyers sociaux fournis par le « Répertoire des logements locatifs des bailleurs sociaux », Eva Moreno Galbis s’intéresse à l’influence des ressources personnelles et des préférences sur les différences dans les conditions travail entre immigrés et natifs en fonction de la rigidité salariale.

Ressources personnelles et préférences : tous égaux ?

Pour prendre en compte l’impact des ressources personnelles, la chercheuse analyse les revenus non professionnels. Ces derniers sont souvent différents entre immigrés et natifs. En effet, en arrivant sur le sol français, les immigrés n’ont pas les mêmes conditions d’accès au marché (leur réseau de connaissances est plus restreint, leur formation non reconnue, etc) et, le plus souvent, ils ne sont pas éligibles aux allocations chômage ou aux mêmes aides sociales que les natifs. Cela implique que leurs revenus non-professionnels seront inférieurs à ceux des natifs. Dans ce cas, ils pourront être amenés à accepter des métiers plus dangereux, dans la mesure où la négociation avec l’employeur porte sur le salaire et les conditions de travail et les immigrés sont prêts à accepter un éventail de conditions de travail plus large que celui des natifs puisque leurs ressources personnelles sont plus faibles. L’auteure estime les revenus non-professionnels en observant par exemple si les individus sont propriétaires2 , s’ils bénéficient d’aides sociales au logement ou d’allocations chômage.

Cette première analyse montre que plus ces revenus non-professionnels sont élevés, meilleures sont les conditions de travail. Dans cette situation, le pouvoir de négociation est plus important et les travailleurs deviennent plus exigeants. Ainsi, lorsque les immigrés disposent de ressources personnelles plus élevées que les natifs, ils bénéficient aussi de meilleures conditions de travail. Mais dans la majorité des cas, les natifs ont des ressources non-professionnelles plus importantes, ce qui explique pourquoi en moyenne les natifs bénéficient de meilleures conditions de travail. Fait notoire : lorsque les deux groupes ont des ressources non-professionnelles faibles, les immigrés occupent tout de même des emplois plus risqués que les natifs. Et cet écart s’accroît davantage lorsqu’ils sont au salaire minimum. Il existe donc d’autres facteurs expliquant cet écart, comme les différences dans les préférences.

Ces préférences peuvent être analysées à travers les caractéristiques sociodémographiques (l’âge, le sexe, le nombre d’enfants, etc.) des individus. Pour comprendre comment ces caractéristiques peuvent expliquer les différences entre natifs et immigrés, l’auteure réalise une analyse contrefactuelle : à l’aide de l’outil statistique, elle impose aux groupes immigrés et natifs une même composition sociodémographique. Ainsi, quand les immigrés et natifs ont les mêmes caractéristiques sociodémographiques, les différences de conditions de travail disparaissent, mais seulement pour les groupes avec des revenus non-professionnels élevés. En cas de ressources personnelles réduites, même s’ils ont des caractéristiques socio-démographiques semblables et donc des préférences similaires, les immigrés occupent plus souvent des métiers à risque. Les préférences jouent donc un rôle, mais elles n’expliquent pas tout l’écart estimé dans les conditions travail. 

  • 2En France, la propriété immobilière représente 75 % du total de la richesse des ménages français (si l’on excepte 10 % des Français les plus riches).

Des difficultés administratives et législatives

Au-delà de l’analyse économique proposée par Eva Moreno Galbis, d’autres obstacles peuvent être considérés. Si l’on s’intéresse aux informations disponibles d’un point de vue légal, on s’aperçoit que les immigrés n’ont pas accès à tous les métiers. Une part importante des secteurs d’activité leur est fermée, principalement concentrée parmi les professions libérales. Le métier d’avocat par exemple, est pratiquement interdit pour les étrangers non européens. Pour les métiers du secteur privé ou pour certaines professions comme celles d’infirmiers ou de sage-femme, seuls les diplômes européens sont reconnus. Par ailleurs, les métiers de la fonction publique sont difficiles d’accès pour ceux qui ne proviennent pas de l’Union européenne. Ils ne peuvent y être embauchés qu’en tant que vacataires ou contractuels.

laveur de vitre en plein travail

Photo par Josue Isai Ramos Figueroa sur Unsplash

Dans tous les cas, les travailleurs étrangers non-européens doivent bénéficier d’un permis de travail. Et celui-ci est généralement accordée en fonction de la situation du marché de travail. Si le chômage est trop important, la préfecture peut refuser la procédure. Autant de procédures administratives qui n’incitent guère les employeurs à embaucher un étranger.

Certes, les démarches d’obtention d’autorisation ont été récemment simplifiées et dématérialisées. La liste des métiers « en tension »3  a été actualisée en avril 2021. Mais là encore, la plupart de ces emplois sont pénibles et contraignants : carrossier, plombier, charcutier, ingénieur BTP, etc. Ainsi, pour qu’un étranger puisse accéder à certains emplois dont les conditions de travail sont plus agréables, il lui faut passer par la voie de la naturalisation.

  • 3Pour ces métiers, l’employeur n’a pas besoin de prouver qu’il n’a pas réussi à pourvoir le poste à un national.

Des différences entre nationalités

Ces restrictions ne valent pas pour les immigrés provenant de l’Union européenne. Ces derniers peuvent occuper des fonctions diverses, mises à part celles qui font intervenir la souveraineté étatique comme la police ou l’armée par exemple. L’étude d’Eva Moreno Galbis montre que les conditions de travail des citoyens européens se rapprochent de celles des natifs. Elle montre aussi que plus le nombre d’années passées sur le sol français augmente, plus les ressources personnelles et préférences des immigrés se rapprochent de celles des natifs et, par conséquent, leurs conditions de travail aussi.

Ouvrier en tenue de sécurité travaillant le bois

Photo par Jeriden Villegas sur Unsplash

Selon l’enquête de la Dares, cette ressemblance n’est toutefois pas homogène pour tous les immigrés. Les immigrés d’origine portugaise sont ceux qui occupent le plus souvent des métiers différents de ceux des natifs (38 % d’entre eux, selon la Dares). La spécialisation professionnelle varie donc selon leur profil sociodémographique mais aussi selon le lieu de naissance. Les immigrés portugais (12 % du total des immigrés) sont représentés parmi les ouvriers du BTP et dans les métiers de services à la personne tandis que les immigrés nés en Algérie, au Maroc et en Tunisie (27 %) se tournent vers des métiers d’agents de sécurité, agents d’entretien, conducteurs de véhicules ou ouvriers du BTP. On peut encore souligner que parmi les immigrés provenant d’Asie (16 %), la majorité travaille dans la restauration ou les métiers du textile. Le pays d’origine joue un rôle majeur dans l’orientation professionnelle des immigrés en France, renforçant par le même coup les stéréotypes associés à chaque nationalité.

Haro sur le salaire minimum

L’article d’Eva Moreno Galbis ouvre un espace de réflexion à partir duquel penser les inégalités de travail entre immigrés et natifs. Surtout, il donne à voir des conséquences peu médiatisées du salaire minimum. En offrant une garantie minimum de rémunération, les employeurs perdent cette marge de négociation et peuvent agir uniquement sur les conditions de travail : en modifiant les rythmes, les horaires, les normes de sécurité, etc.

S’il est commun d’analyser les conséquences de l’augmentation du salaire minimum sur le chômage, il est plus rare d’observer ses effets sur les conditions de travail. Or, grâce à son étude, Eva Moreno Galbis démontre que l’écart entre les conditions de travail des immigrés et des natifs se creuse parmi les travailleurs payés au salaire minimum. L’augmentation du salaire minimum accroît ainsi la contrainte, en faisant des conditions de travail l’unique point de négociation pour les employeurs lorsqu’ils recrutent des travailleurs peu qualifiés. En plus du coût humain et social que cela implique, l’auteure rappelle que la gestion des accidents et maladies associées aux risques professionnels engendre un coût économique qui doit être intégré aux réflexions entourant le salaire minimum.

Références

Galbis, E. M., 2020. "Differences in work conditions between natives and immigrants : Preferences vs. outside employment opportunities". European Economic Review, 130, 103586.

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