Justice sociale

Faire du doute rentable

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Fin mai 2021, un youtubeur français révèle sur les réseaux sociaux avoir été approché par une agence de communication pour discréditer le vaccin Pfizer-BioNTech. Suite à sa déclaration, d’autres influenceurs 2.0 européens indiquent avoir reçu la même proposition. L’accord proposé était de mettre en avant un argumentaire pré-écrit, et de surcroit faux, en échange d’une rémunération1 .

Le but ? Certainement de favoriser un autre vaccin au détriment de celui fabriqué par l’entreprise allemande. Cette tentative de semer le doute par une voix discordante n’est pas sans rappeler celles mises en place par des industriels pour manipuler l’opinion publique. Les économistes Yann Bramoullé et Caroline Orset ont modélisé de manière théorique le coût de la manipulation de l’information scientifique par des entreprises.

Par Yann Bramoullé

Yann Bramoullé

AMSE, CNRS

,
Lucien Sahl

Lucien Sahl

AMSE, Aix-Marseille Université

L’une des rares certitudes du début de la crise de la Covid-19 n'était que l’on était sûr de rien. Les experts, médecins et déclarations officielles se sont succédés et se contredisaient. Cette crise et ses conséquences illustrent parfaitement la difficulté de prendre une décision quand le doute règne.

L’absence de certitude dans ce cas tire sa source du manque de recul et des délais nécessaires à la science pour produire un savoir fiable. Dans d’autres situations, la confusion est fabriquée volontairement afin de servir des intérêts.

Les grands industriels du tabac sont connus pour exploiter cette stratégie en favorisant des recherches à l’encontre du consensus ou en leur faveur. Mis en avant par de nombreuses enquêtes, et même dans la culture populaire à travers des livres comme Thank you for smoking porté sur grand écran en 2005, ces malversations des géants du tabac sont l’un des exemples les plus connus de manipulation du grand public et de production de junk science2 .

  • 2Junk science ou science poubelle désigne des recherches et des données qui se prétendent scientifiques mais qui sont corrompues, au niveau de leur méthodologie et/ou de leur objectivité, par négligence, ignorance, ou fraude
Image d'un homme attaché par des fils de marionnettiste.

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Pas de fumée sans tabac

Pour cela, ils ont créé des groupes d’influences, d’études et de recherche avec des noms parfois surprenants comme le centre de recherche sur l’air intérieur, Center for Indoor Air Research, ou encore l’initiative-vérité, Truth initiative. Ces usines à doute agissent de façon dissimulée en produisant des projets de recherche favorables, en donnant des moyens à des scientifiques dissidents, en plaçant des experts acquis à leurs causes au sein d’institutions réglementaires et législatives…

Bien qu’une grande partie du savoir scientifique produit de la sorte est biaisé et mal perçu par la communauté scientifique, certaines études sont néanmoins sincères. Ces études, telle la cape du torero, ne sont que passe-passe et diversions destinées à orienter le regard dans une direction donnée, comme l’origine génétique de maladies respiratoires ou encore le dépistage des cancers plutôt que l’analyse de l’impact du tabac sur ces affections.

En 2008, Claudia Henschke et son équipe publient un article scientifique, dans la prestigieuse revue New England Journal of Medecine, sur la prévention du cancer des poumons chez les fumeurs et anciens fumeurs à l’aide de scanner régulier de l’appareil respiratoire. À la fin de l’article se trouvait, en bas de page, une note indiquant les financeurs de l’étude, dont une fondation, la Foundation for Early Detection of Lung Cancer. Le New York Times qui avait couvert la publication de l’étude s’est empressé dans un second article de remonter ce fil pour découvrir qu’il conduisait à la maison mère du groupe Liggett, l’un des plus grands producteurs de tabac au monde. Le but d’une telle implication ? Pour Jerome Kassirer3 un ancien rédacteur en chef du New England Journal of Medecine l’objectif n’est autre que répandre l’idée que …

« … le cancer du poumon n’est pas si grave si tout le monde pense que le dépistage permet de sauver des vies. C’est scandaleux. »

Jerome Kassirer pour le New York Times

Manipuler, cela rapporte ?

Ces usines à confusion servent principalement à réduire les menaces sur les revenus de leurs créateurs. Ces obstacles peuvent être une mauvaise réputation éloignant les clients, mais aussi être des politiques gouvernementales et des agences de régulation à l’origine de seuil à respecter et de punition en cas de non-respect comme la taxe carbone ou la pollution rejetée par des usines.

Faire de fausses études, influencer des experts, faire des opérations de communication n’est pas gratuit. Les frais de ces opérations se doivent de rester inférieurs aux bénéfices afin d’être rentables. Les travaux des économistes Yann Bramoullé et Caroline Orset portent sur la relation entre les coûts et bénéfices de cette manipulation.

Plus la croyance en leur défaveur est forte, plus les investissements pour la contrer doivent être importants, jusqu'à un certain seuil, où le coût devient trop important, les conduisant à arrêter tout effort de communication. Si au contraire, la croyance est forte et en leur faveur les désinformateurs potentiels n’agissent pas.

Infographie : Représentation des efforts de désinformation (sur l’axe des ordonnées) en fonction de la fiabilité des informations scientifiques (sur l’axe des abscisses). Dans ce modèle utilisé par les chercheurs, la force de frappe nécessaire pour tromper les citoyens et les institutions croît avec la certitude du monde scientifique jusqu’au moment où les coûts surpassent les gains.

La vérité contre-attaque

Sensibles à ces interférences, le monde scientifique et les gouvernements restent rarement indifférents devant ces manipulations. Dans le modèle mis en avant par les chercheurs, la réponse à ces manœuvres la plus forte viendrait d’une agence indépendante de financement de la recherche et celle des gouvernements dépendrait de sa nature populiste ou technocratique.

Pour se protéger, le monde scientifique contemporain dispose néanmoins d’outils. Toute publication dans une revue scientifique ne peut normalement se faire sans la relecture et l’agrément par des experts du sujet. Souvent ignorées, les déclarations de conflits d’intérêts des chercheurs prennent de plus en plus d’importance pour mieux identifier des liens avec des associations, des entreprises, leurs intérêts économiques pouvant altérer leurs travaux. Un exemple notable est Andrew Wakefield, auteur d’une étude falsifiée tristement célèbre faisant le lien entre autisme et un vaccin ROR (rougeole, oreillon, rubéole)4 . En plus de comporter des données fausses, l’article n’indiquait nullement les intérêts financiers de l’auteur principal à discréditer ce vaccin.

Ces moyens traditionnels de lutte contre les mauvaises pratiques se trouvent complétés par de nouveaux outils comme Pubpeer. Véritable intermédiaire entre un réseau social et un forum ; il permet de commenter anonymement les publications scientifiques pour mettre en avant leurs forces et leurs faiblesses.

Une solution proposée dans l’étude est la mise en place d’institutions de recherche comme le Conseil Européen de la Recherche ou la Fondation Nationale pour la Science jouissant d’une certaine indépendance tant économique que politique afin de produire une recherche objective et pouvant servir de contrepoids aux malversations. La question se pose aussi sur les journalistes. Ces vecteurs de l’information rapportée normalement de manière objective après recoupement des sources peuvent être des agents de la vérité comme de la manipulation, volontairement ou non.

Références

Bramoullé Y., Orset C., 2018, "Manufacturing doubt", Journal of Environmental Economics and Management, 90 (C), 119-133

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