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Le micro-crédit en Inde : un nouveau chemin vers l’école ?

miniature photo par Raj Rana sur Unsplash

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Entre obstacles et embûches divers, l’accès à l’école pour les plus démunis n’est pas toujours une promenade de santé. Pour lutter contre la pauvreté, de nombreux programmes de micro-crédit se sont mis en place. Les économistes Jean-Marie Baland, Timothée Demont et Rohini Somanathan ont étudié l’un d'eux, les « Self Help Group » dans l’État du Jharkhand, en Inde. Après six ans de fonctionnement, le programme a permis l’augmentation de 40% du taux de scolarisation sans pour autant diminuer le travail des enfants. Des résultats éclairants pour comprendre les mécanismes du micro-crédit. 

Par Timothée Demont

Timothée Demont

AMU

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Claire Lapique

Claire Lapique

AMSE, Aix-Marseille Université

Du haut de ses 13 ans, Samuel part « Sur le chemin de l’école » en Inde. Le documentariste Pascal Plisson filme alors son parcours. Accompagné et aidé de ses frères, il doit parcourir chaque matin plus d’une heure de trajet sur son fauteuil roulant pour assister à la classe. Malheureusement, les difficultés que rencontrent Samuel ne sont pas rares. Dans le monde, l’éducation pour tous n’est pas encore à l’ordre du jour. Avant la crise du Covid-19, les estimations1  des Nations Unies pour 2030 montraient que seul 60% des enfants auront accès à l’éducation secondaire. Pour y faire face, l’amélioration des conditions financières des familles rurales ou démunies est une condition essentielle. Aussi, les auteurs Jean-Marie Baland, Timothée Demont et Rohini Somanathan ont étudié l’impact des groupes d’entraide et de micro-crédit, aussi appelé SHG (pour Self-Help Groups en anglais) sur l’éducation du secondaire en Inde.

Ils se sont rendus dans l’État du Jharkhand, le 2ème État le plus pauvre sur les 28 que compte l’Inde2 , 76% de la population se concentre dans les zones rurales et 36,9% des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté national. Même si l’éducation est obligatoire jusqu’à l’âge de 14 ans, l’éducation primaire atteint 72% contre 83% à l’échelle nationale (2005). Et le taux de scolarisation du secondaire est encore plus alarmant. Au moment de l’enquête, en 2004, seulement 26% des enfants de plus de 12 ans allaient à l’école !

L’école est certes gratuite, mais de nombreuses difficultés empêchent encore certains enfants d’y accéder : les coûts de transport, l’absence de routes ou de matériels scolaires, les dépenses en fournitures, les frais de scolarisation, etc. Au-delà des coûts directs, le coût d'opportunité de l'éducation est souvent trop élevé dans les zones rurales et pauvres où le travail des enfants est répandu. En 2002, seulement 36% des villages de l’État du Jharkhand disposaient d’une école secondaire dans un rayon de 5 kilomètres. Le chemin de l’école est encore long.

Discrédit sur le micro-crédit

De nombreux programmes d’aide ou ONG agissent activement pour améliorer cette situation, en proposant entre autres, divers services de microfinance. En Inde, les organisations ont surtout misé sur les SHG. Les auteurs ont étudié à la loupe la mise en place de ces initiatives dans le Jharkhand par l’ONG PRADAN entre 2002 et 2009. Le programme est présenté dans chaque village bénéficiaire et encourage la formation de groupes de 15 à 20 femmes. Celles-ci se réunissent une fois par semaine pour discuter de diverses questions collectives, collecter des épargnes individuelles qui sont mises en commun et fournir de petits prêts aux membres qui s'appliquent au groupe. Après un certain temps — généralement deux ans — les femmes ont amassé suffisamment d'argent pour être collectivement solvables et peuvent demander des prêts bancaires (à taux bonifié). Ces femmes peuvent ensuite financer à tour de rôle des projets individuels plus importants selon les décisions du groupe.

Ces expériences suivent un mouvement de généralisation du micro-crédit initié par la Grameen Bank, fondée en 1976 au Bangladesh. Son créateur, Muhammad Yunus a été récompensé par le prix Nobel de la Paix le 13 octobre 2006 pour avoir offert l’accès au crédit aux plus démunis, face au refus systématique des banques classiques qui doutaient d’être un jour remboursées. Le micro-crédit peut prendre de multiples formes, mais le principe repose sur la mutualisation de l’épargne et des risques. S’il a suscité un certain engouement dès les premières décennies de sa diffusion, les plus enthousiastes ont depuis déchanté.

En économie, les chercheurs qui se sont penchés sur la question ont été confrontés à une série de difficultés car l’impact du micro-crédit est difficile à mesurer. Par exemple, son influence peut prendre des années avant d’être observable. Surtout, l’octroi de prêts n’est jamais imposé et les familles volontaires qui contractent un micro-crédit n’ont donc pas les mêmes caractéristiques que celles qui n’y ont pas recours. Elles ont déjà des projets futurs ou bien disposent d’un capital socio-économique leur permettant de s’insérer facilement dans les mécanismes du dispositif. De même, les institutions de micro-crédit choisissent en général attentivement les endroits où elles s'implantent, en vue d'atteindre leurs objectifs. Pour les étudier, il faut donc prendre en compte ces biais de sélection.

À partir des années 2000, la méthodologie des « essais randomisés contrôlés » (RCT en anglais) (RCT en anglais), inspirée des sciences médicales, s'est développée en économie et a prouvé son efficacité en réduisant ce biais de sélection par un répartition aléatoire des groupes étudiés et de « contrôle »3 . En dépit de ses limites4 , cette méthodologie a depuis été utilisée dans de nombreux contextes pour quantifier l'impact causal de l'introduction du micro-crédit au niveau d'un village par exemple. Ces études, notamment par les récents Prix Nobels d'Economie Esther Duflo et Abhijit Banerjee, ont mis en évidence des effets en moyenne très limités du micro-crédit, alimentant un scepticisme et certaines critiques vis-à-vis des organismes de microfinance.

  • 3Les groupes contrôles ou « témoin » sont les groupes qui offre une situation neutre, sans traitement, et qui sont comparés avec le groupe traité. La répartition aléatoire assure que les groupes traité et contrôle sont similaires en l'absence du traitement.
  • 4Les essais randomisés contrôlés permettent en général uniquement de mesurer l’impact moyen de la présence d’une institution de microfinance dans un village sur les habitants, et pas l’impact du crédit sur les clients. De même, l’hétérogénéité des effets ainsi que les effets de long-terme sont difficilement détectables. Enfin, ces études souffrent souvent d’une faible puissance statistique étant donné les faibles taux de participation des bénéficiaires et la difficulté de travailler sur des échantillons de grande taille.
femmes indiennes.

Photo par EpiscopalRelief sur Flickr.

Une multitude de micro-crédits

Interroger l’impact du micro-crédit est difficile car cela impose de prendre en compte la diversité des expériences et des contextes dans lequel il s’insère. Les SHG sont une des façons d’aborder la question. Mais d’autres modèles existent. Par exemple, les tontines (aussi appelée ROSCA pour « Rotating Savings and Credit Association » en anglais) sont beaucoup utilisées par les femmes en Afrique. Dans ce modèle, les femmes se réunissent de façon régulière et épargnent ensemble. Mais cette fois-ci, l’argent réuni est entièrement utilisé par chaque membre du groupe, qui en bénéficie à tour de rôle. Les tontines peuvent exister sous forme d’association ou sous forme de placement bancaire. Depuis la généralisation du micro-crédit, les expériences sont très hétérogènes. Elles peuvent s’adresser à un groupe de personnes ou bien à un seul individu par le biais d’un organisme bancaire. Le micro-crédit n’a pas les mêmes effets s’il est mis en place de façon informelle ou bien s’il est impulsé par une ONG ou par une banque. Il faut donc l’étudier au cas par cas pour donner un aperçu de son impact sur le quotidien des familles.

Malgré leur discrédit dans la littérature économique, leur nombre n’a cessé de croître et leur popularité n’a pas faibli avec au moins 140 millions de clients dans le monde selon le Microfinance Barometer 2019 !  En Inde, les SHG ont essaimé sur tout le territoire : en 2013, plus de 60 millions de foyers indiens étaient membres d’un groupe et 4,5 millions de SHG accédaient à d’importants prêts financiers. Alors qu’est-ce qui incitent tant de ménages à s’orienter vers le micro-crédit ? Est-il si inefficace ?

À rebours des précédentes analyses, les économistes Jean-Marie Baland, Timothée Demont et Rohini Somanathan montrent qu’une part importante de la scolarisation augmente grâce aux SHG.

Les économistes suivent les familles des villages du Jharkhand sur six ans, en trois étapes : 2004, 2006 et 20095 . Ils peuvent donc détecter les impacts à long terme du programme, alors que les études précédentes se focalisaient sur le court terme. Et c’est précisément le temps long qui leur permet d’observer une influence positive des SHG sur l’éducation. Ainsi, en 2009, le programme avait permis la scolarisation de 40% d’enfants supplémentaires dans les écoles secondaires (12 à 17 ans) des villages bénéficiaires. Ils confirment ces données en observant une augmentation du nombre de jours passés à l’école et des dépenses scolaires. Cette amélioration de la scolarisation s’explique surtout par une réduction des redoublements et des abandons scolaires. Ces résultats encourageants peuvent-ils aussi agir sur le travail des enfants ?

  • 5Dans ce cas d’étude, 24 villages sont sélectionnés aléatoirement par l’ONG pour bénéficier d’une aide à la création de SHG et 12 autres sont observés en tant que groupe contrôle. Dans chacun des villages bénéficiaires, les auteurs sélectionnent ensuite 36 foyers à interroger qu’ils comparent à 18 foyers des villages contrôles.
écoliers indiens tenant une affiche.

Photo par Jaikishan Pastel sur Unsplash.

Combiner école et travail

En Inde, même si le travail des enfants est interdit, beaucoup de familles rurales y ont recours. Jharkhand n’échappe pas à la règle : en 2004, 70% des enfants des foyers interrogés travaillaient, et ce 18h en moyenne. 40% d’entre eux réalisaient des activités rémunérées et le reste s’occupaient des tâches domestiques. 

L’influence positive des SHG sur l’éducation peut-elle se répercuter sur le travail des enfants ? C’est ce que pensaient les auteurs, puisque la plupart des économistes considèrent l’école et le travail comme des substituts. Mais les résultats sont bien contrastés. Certes, plus d’enfants accèdent à l’école, mais ils ne sont pas moins nombreux à travailler. C’est même l’inverse ! La probabilité de travailler a plutôt tendance à augmenter avec celle d’aller à l’école.

Pour comprendre ces résultats surprenants, les auteurs distinguent le travail domestique, dans lequel les enfants s’occupent de leurs frères et sœurs, des animaux ou des tâches ménagères, du travail rémunéré en dehors du foyer. Ils montrent que le travail rémunéré est le plus souvent remplacé par le travail domestique. Les enfants scolarisés travaillent sur des laps de temps plus courts et mieux répartis dans la semaine. Les tâches domestiques leur permettent donc de combiner divers activités, en modulant plus facilement les horaires. Au total, la majorité des écoliers travaillent donc plus de 40h par semaine, en cumulant temps de travail et temps d’école !

Cette conclusion montre que les effets des groupes d’entraide sont difficiles à mesurer. Pour comprendre comment les SHG agissent sur la population, les auteurs décortiquent donc les mécanismes à l’œuvre. Et les résultats sont étonnants.

« Le crédit n’a aucun impact direct sur l’éducation »

 

Le crédit n’explique pas à lui seul l’augmentation du taux de scolarisation. En effet, lors de la dernière enquête effectuée en 2009, les familles membres de groupes d’entraide n’ont pas contracté plus d’emprunts que les non-membres.

Les crédits reçus sont alloués à des activités productives et à des projets censés générer des revenus. Les familles n’utilisent pas cet argent pour financer directement l’éducation. Le crédit peut certes soulager les ménages et indirectement faciliter l’accès à l’école, mais aucun lien direct n’est observé. Pourtant, les villages bénéficiaires ont bien un taux de scolarisation supérieur aux autres villages, avec 40% d’écoliers en plus. Qu’est-ce qui explique ce changement ?

Le groupes d’entraide n’offrent pas seulement l’accès au crédit. Ce sont aussi des lieux de sociabilité, où les femmes se réunissent une fois par semaine pour discuter des défis qu’elles rencontrent dans leur ménage ou au sein de leur communauté. Les économistes parient sur cet « effet de groupe » pour expliquer l’augmentation du taux de scolarisation. Les canaux peuvent être multiples : la transmission d’informations, la pression du groupe, le rôle des modèles qui ont achevé des trajectoires éducatives réussies, l’entraide entre les membres pour l’organisation des devoirs ou des trajets, etc.

« Pour des questions comme celles de l’éducation, la multiplication des interactions sociales au sein du groupe a plus d’impact que l’amélioration dans l’accès au crédit ! »

Groupe de travail autour du microcrédit.

Photo par ILO Photo e10387 sur Flickr.

Pour vérifier l’effet de groupe, les chercheurs observent le nombre d’enfants ayant un âge similaire, par femme de chaque groupe. Puisque leurs enfants ont un âge similaire, les femmes sont confrontées aux mêmes décisions et sont amenées à échanger leurs expériences. Cela peut alors les encourager à envoyer leurs enfants à l’école. Et effectivement, lorsque les femmes d’un même groupe ont un enfant du même âge que les autres, l’accès à l’école augmente d’environ 20% ! De manière intéressante, cet effet est beaucoup plus important (environ 45%) lorsque les parents de l'enfant n'ont pas été eux-mêmes à l'école secondaire, ce qui renforce l'idée d’un besoin de modèles ou d'informations. Certes, cet effet n’explique pas la totalité de l’influence des SHG sur l’éducation mais c’est un élément éclairant pour la compréhension de ses mécanismes.

Le crédit est-il nécessaire ?

A-t-on réellement besoin d’une initiative de micro-crédit si un groupe d’entraide suffit à produire des effets positifs sur l’éducation ? Selon Timothée Demont, cette question ouvre sur des perspectives de recherche futures. En effet, si les interactions sociales pèsent plus que l’argent octroyé dans les choix d’éducation, il ne faut pas oublier que la structure institutionnelle conditionne aussi les décisions. Sans enjeu financier à la clef, les participantes seraient certainement moins nombreuses à se réunir et leurs avis peut-être moins écoutés au sein du ménage.

En gérant financièrement un pot commun ou en obtenant des prêts, les décisions des femmes ont plus de poids. Les ONG ciblent prioritairement les femmes pour rééquilibrer les pouvoirs de négociations au sein du couple et favoriser l’égalité dans la gestion monétaire. D’autant que ce sont elles qui gèrent le plus souvent les décisions concernant le foyer. Mais le prêt ne sert pas seulement à cela : il a aussi un effet incitatif. En effet, le temps passé au sein du groupe n’est pas gratuit : ce sont autant d’heures que les femmes pourraient investir dans la réalisation de tâches productives ou rémunérées. L’argent est donc bien un facteur de changement, seulement il agit parfois là où l’on ne s’y attend pas !

Références

Baland, Jean-Marie, Timothée Demont, and Rohini Somanathan. 2020. “Child Labor and Schooling Decisions among Self-Help Group Members in Rural India.” Economic Development and Cultural Change 69 (1): 73–105.

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