Santé et environnement

Mieux vaut prévenir que…vieillir ?

Photo by Dilok on AdobeStock

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En 2019, les dépenses publiques de santé dans l’Union Européenne se sont élevées à 983 milliards d’euros, soit 7 % du PIB en moyenne. En constante augmentation, en 2050, les dépenses de santé devraient atteindre entre 1223 et 1278 milliards d’euros selon l’étude menée par les chercheurs Yevgeniy Goryakin, Sophie Thiébaut, Sébastien Cortaredona, Aliénor Lerouge, Michele Cecchini, Andrea Feigl et Bruno Ventelou.

Par Bruno Ventelou

Bruno Ventelou

CNRS

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Melissa Gavaert

Melissa Gavaert

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Léa Dispa

Léa Dispa

AMSE, Aix-Marseille Université

Le vieillissement global de la population et l’augmentation des maladies non transmissibles (cancer, maladies cardiovasculaires, diabètes, etc.), à l’origine de plus de 9 décès sur 10 dans les pays à haut revenus selon l’OMS, sont les principales causes de la hausse des dépenses de santé en Europe.

Pour estimer les coûts de ce vieillissement, les scientifiques ont réalisé un exercice de projection en vieillissant la population européenne et en l’exposant « artificiellement », avec plus ou moins d’ampleur, aux facteurs de risque qui représentent le plus grand danger connu aujourd’hui pour la santé, à savoir, ceux qui contribuent au développement des maladies non transmissibles (cancers, maladies cardiovasculaires, diabètes, etc.). L’objectif pour les scientifiques est d’évaluer le poids économique des facteurs de risques comportementaux (mauvaise alimentation, tabac, alcool, inactivité physique) dans les systèmes de santé.

Les dépenses de santé, en constante progression sur le Vieux-Continent

En 2050, la proportion des personnes âgées de plus de 75 ans aura pratiquement doublé par rapport à notre structure actuelle. Comment expliquer les causes de ce vieillissement ? Les meilleures conditions de vie et de travail favorisent une augmentation de l’espérance de vie des plus âgés. En France, l’espérance de vie des femmes aura atteint 89 ans en 2050 contre 85 ans en 2018. Pour les hommes, elle passera de 78 à 84 ans. Or les dépenses de santé progressent avec l’âge, du fait de la dégradation de l’état de santé. En 2015, la dépense moyenne d’un homme âgé de 70 à 74 ans est ainsi près de 8 fois plus élevée que celle d’un homme de 20 à 24 ans.1

  • 1« Les facteurs démographiques contribuent à la moitié de la hausse des dépenses de santé de 2011 à 2015 », DREES, Etudes et Résultats, n° 1025, septembre 2017.

La santé publique en Europe

En Europe, la part du Produit Intérieur Brut consacré à la santé publique est un domaine qui relève de la compétence des États membres et varie d’un pays à l’autre. Elle est d’environ 5% en Roumanie alors qu’en France, l’un des pays européens les plus protecteurs en la matière, elle atteint 11% du PIB. Pour chaque pays européen, le budget associé à la santé dépend de choix politiques opérés par les gouvernements en exercice. Trop faible ou trop élevé ? Les opinions divergent sur le sujet. En France, la Sécurité sociale, le régime public d’assurance maladie, dont les sources de financement proviennent à 90% de cotisations et contributions issues du travail, finance près de trois quarts de la consommation de soins et biens médicaux de la population globale . Dans d’autres pays, d’autres modèles dominent : en Bulgarie par exemple, le système de santé dépend autant de sources privées que publiques, dont la part du financement est d’environ 50 %.

En parallèle du vieillissement, les maladies non transmissibles se développent de manière galopante. En France, elles sont responsables des deux tiers des décès.2    Les maladies non transmissibles sont par définition des maladies chroniques dont les soins s’étendent dans le temps. Par conséquent, elles accroissent la pression financière sur le système de santé.
Pour les médecins, spécialistes de santé publique, et les chercheurs en épidémiologie, a priori, la hausse des dépenses de santé dépendrait en partie de l’exposition des populations à des « facteurs de risque » (mauvaise alimentation, tabac, alcool, etc.) qui permettent aujourd’hui d’expliquer le développement continu des maladies chroniques non transmissibles.

  • 2« L’état de santé de la population en France » Rapport 2017, Principales causes de décès et de morbidité, Ministère de la Santé, France.

Les comportements des individus : quel impact sur les dépenses de santé ?

Les maladies cardiovasculaires et endocriniennes, les cancers, les troubles respiratoires et mentaux exercent une pression financière considérable sur les systèmes de soins européens.  Ces maladies qui touchent particulièrement les personnes âgées sont généralement provoquées par des comportements à risque.

Main d'homme tenant une cigarette et un verre de bière.

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Le diabète par exemple est souvent précédé de l’obésité. Or, actuellement 1/6 de la population européenne est dans une situation d’obésité.  La mauvaise alimentation, le tabagisme, l’alcoolisme sont des comportements individuels à risque bien connus. Principaux facteurs de risque, ils multiplient les probabilités de développer des pathologies non transmissibles. L’une des solutions pour réduire les dépenses de santé, serait donc de minimiser les facteurs de risques et donc, les comportements associés à ces risques.

Les dépenses de santé à l’horizon 2050 : une facture salée pour les États européens

Dans leur étude, les scientifiques projettent les coûts de santé en 2050. L’objectif de ce voyage dans le futur est d’anticiper l’évolution de ces dépenses publiques et d’avoir une estimation des montants à sortir du portefeuille en Europe.

Pour ce faire, trois scénarii ont été établis par les chercheurs, chacun proposant une « exposition aux facteurs de risques » différents. En pratique, l’ordinateur projette des trajectoires individuelles de vieillissement, en faisant varier ces expositions aux risques pour chacun des futurs « artificiels » de l’individu ; on parle de simulation in silico. En d’autres termes, les chercheurs s’intéressent à des comportements tels que le tabagisme, l’alimentation, l’alcoolisme, l’inactivité physique qui favorisent le développement des maladies non transmissibles.

Pour imaginer la situation en 2050, l’étude présente la meilleure et la pire perspective possible à partir de cas nationaux concrets en Europe. Par exemple, dans le meilleur scénario, les économistes considèrent que les comportements des individus de l’Europe tout entière vont converger vers ceux du pays actuellement le plus « vertueux » sur un comportement donné.

Selon les auteurs de l’étude, dans une prévision pessimiste, les dépenses de santé devraient atteindre 1278 milliards d’euros en 2050. À l’inverse, dans une projection optimiste, la modération de la hausse des facteurs de risques entrainerait une dépense d’environ 10% inférieure, ce qui est finalement assez peu.

Un impact économique limité

Les résultats démontrent que la variation de l’exposition aux facteurs de risques a un impact financier assez faible sur le système de santé. On pourrait penser, en effet, que l’une des solutions pour réduire les dépenses de santé, serait de minimiser les facteurs de risques et donc, les comportements associés à ces risques. L’étude montre au contraire que les dépenses de santé futures resteront dominées par la tendance au vieillissement de la population et continueront à augmenter.

Un des points importants de l’étude est de tenir compte d’un effet de « compétition entre les maladies ». Bien que le nombre de cas d’une maladie non transmissible donnée décroît, le vieillissement des personnes provoque d’autres maladies qui viennent malheureusement « remplacer » celle d’origine. Ainsi, un non-fumeur évitera un cancer et vieillira plus longtemps…mais ce faisant il développera probablement une autre maladie, comme le diabète (qui « tue » beaucoup moins vite), ce qui, en fin de compte, pourrait peser tout autant sur le système de santé.

Les politiques de prévention des risques gardent cependant tout leur sens, pour assurer un « bien-être » aux populations européennes.

Quel sera l’impact financier de la crise sanitaire liée au Covid-19 sur le système de santé ?

L’étude a été réalisée avant l’épidémie de Covid-19 et ne la prend pas en compte dans ses prévisions. Bien qu’il soit difficile de connaître l’impact réel de la pandémie pour le moment, on pourrait imaginer plusieurs effets contraires sur les dépenses de santé publique.

D’un côté, la vague épidémique a provoqué une hausse du taux de décès des personnes âgées, les principales victimes du virus. Or, comme les personnes âgées sont aussi celles qui sont le plus exposées aux maladies non transmissibles -les plus coûteuses pour le système de santé- on pourrait alors observer une baisse des dépenses publiques dans quelques années.

À court terme et moyen terme cependant, les coûts engendrés par l’épidémie ont été importants. En France, le surcroit de dépenses de l’assurance maladie pour l’achat de masque, le remboursement de tests de dépistage, les arrêts de travail, l’achat de respirateurs, la mise à disposition de personnel soignant, etc., est d’ores et déjà estimé à plusieurs milliards en 20203 ; et les personnes souffrantes de formes longues du Covid-19 ne sont pas prises en compte.

Enfin, la saturation des hôpitaux et la baisse d’activité des médecins libéraux ont entrainé un report des services de soins des maladies chroniques et de leur dépistage. On pourrait de ce fait devoir être obligé de payer plus cher les traitements de ces maladies, en raison d’un défaut de prise en charge opportune pendant la crise.

 

Nous remercions Melissa Gavaert pour sa contribution à cet article dans le cadre de son stage de Licence 3 MIASHS de l’Université d’Aix-Marseille.

Références

Goryakin Y., Thiébaut S.P., Cortaredona S., Lerouge M. A., Cecchini M., Feigi A., Ventelou B., 2020, "Assessing the future medical cost burden for the European health systems under alternative exposure-to-risks scenarios", PLOS ONE 15(9)

Mots clés

Santé , démographie

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