Protéger et profiter de la nature, oxymore ou paradoxe ?

Photo par Peter Denovo sur Adobe Stock

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À l’ère de l’anthropocène, les activités économiques humaines semblent de plus en plus incompatibles avec la préservation de la nature. De nombreux habitats et espèces en ont déjà fait les frais... Pour tenter de tordre le cou à ce que beaucoup estiment être une antinomie, les chercheurs Noël Bonneuil et Raouf Boucekkine proposent une approche combinant génétique des populations et économétrie.

Par Raouf Boucekkine

Raouf Boucekkine

IMéRA, AMSE

,
Lucien Sahl

Lucien Sahl

AMSE, Aix-Marseille Université

Au XIXe siècle, la France a faim de bois. L’appétit d’ogre de la révolution industrielle semble sans limite. Le territoire se doit d’être aménagé pour satisfaire cette boulimie.

Un projet concerne la forêt de Fontainebleau. Des coupes de régénération pour remplacer les zones les plus vieilles seront complétées par l’implantation de résineux pour la production de bois. Une voix s’élève contre le programme d’aménagement de la forêt, celle de Théodore Rousseau et de ses congénères peintres, dit de l’école de Barbizon, d’après un petit village attenant au site.

Leur opposition prend la forme de toiles dépeignant la beauté sauvage de ce « musée vert », de discours, de campagnes de presse et de destructions de pins. En parallèle, les Parisiens découvrent ce territoire fait de chênes, de sable et de rochers avec l’arrivée d’une voie ferrée en 1839.

En 1853, six cent vingt-quatre hectares seront sanctuarisés avec la création d’une réserve artistique. Cette surface ne cessera de croitre pour atteindre près du triple de sa valeur d’origine en 1904. Le statut de ce sanctuaire fera même l’objet d’un décret impérial, le 13 avril 1861, un des premiers sur la protection de la nature pour sa valeur esthétique et paysagère. Cette décision fit des malheureux, notamment le directeur général des forêts Henri Faré qui estimait les pertes pour la France à 300 000 francs-or par année, soit environ 600 000 €.

Cette histoire pouvant être réduite à un affrontement entre les intérêts économiques et la préservation de la nature se retrouve au cours du temps à travers d’autres histoires comme celle du barrage O’Shaughnessy, l’affaire de la Vanoise et plus récemment avec le projet de la Montagne d’Or. Mais ces deux enjeux sont-ils pour autant incompatibles ? une synergie est-elle possible entre économie et biodiversité ?

La biodiversité, un objet mystérieux

Pour mieux comprendre les enjeux autour de l’exploitation et de la préservation de la biodiversité, il est nécessaire de la définir. L’observation des définitions disponibles, souvent obscures, permet d’identifier un triptyque : les espèces, les gènes et leur environnement. L’étude et la protection de la biodiversité ne saurait se faire sans prendre en compte ces trois composants1 . Ainsi la Plate-forme Intergouvernementale sur la Biodiversité et les Services écosystémiques (IPBES), équivalent au GIEC pour la biodiversité, précise observer une augmentation du nombre d’espèces menacées, estimé à un million, accompagnée par une baisse de la diversité au sein des espèces2 .

  • 1Fritz-Legendre, M. Biodiversité et irréversibilité. Revue juridique de l’Environnement 1998, 23 (1), 79–100.
  • 2Communiqué de presse : Le dangereux déclin de la nature : Un taux d’extinction des espèces « sans précédent » et qui s’accélère. IPBES http://ipbes.net/news/Media-Release-Global-Assessment-Fr

La biodiversité, un mot récent

Fruit de la fusion des mots « diversité » et « biologique » dans les années 80, le terme biodiversité prit son essor en 1992 lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de Rio de Janeiro. La protection de la nature devient celle de la biodiversité.

La biodiversité, une source de services

Pourquoi préserver la biodiversité ? Une première réponse, déductible du discours des états et d’acteurs de la préservation, serait que le bon fonctionnement des environnements est un pilier de notre alimentation, de notre santé et même de l’économie. Les services qu’elle nous rend prennent la forme de la pollinisation de nos cultures, de la stabilisation des sols par les plantes, de molécules pour l’industrie médicale, de gènes pour le développement de variétés agricoles capables de supporter le réchauffement climatique…

Une dégradation de la biodiversité, et par extension de ses services, dits écosystémiques, aurait des conséquences néfastes que des économistes ont tenté d’évaluer. L’économiste Robert Costanza, dans une étude controversée de 1997 estime que la valeur des services écosystémiques oscille entre 16 000 et 54 000 milliards de dollars par année3 . Plus récemment, l’initiative internationale The Economics of Ecosystems and Biodiversity, TEEB, estime à 545 milliards de dollars les effets de l’inaction politique en matière de préservation des écosystèmes sur la période 2000-2010.

 

Cette approche économique de la nature se retrouve jusque dans le discours d’institutions comme l’Organisation des Nations Unies (ONU) dont l’économiste en chef, Elliot Carlton Harris, déclare en 20214  :

« Si nous attribuons une valeur à la nature, alors nous pouvons la mesurer. Ce que nous mesurons, nous pouvons le gérer. Ce dont nous contrôlons la valeur, nous pouvons empêcher sa destruction. »

Elliott Carlton Harris, économiste en chef de l’ONU, mars 2021
mains tenant une plante émergeant de pièces de monnaies

photo par Africa Studio sur Adobe Stock

L’économie, voie de sortie de la nature ?

L’économie est la science du choix. Une grande partie des chercheurs de cette discipline scientifique est d’établir des critères afin de rendre les choix possibles. Il n’est donc pas surprenant que des économistes s’intéressent aux choix en matière de stratégie de protection de la nature.

Pour Martin L. Weitzman, économiste de l’environnement, l’approche économique est une clef pour une meilleure compréhension des challenges de la protection de la nature et par extension d’émettre des solutions adaptées.

Pour illustrer ses propos, il produisit en 1993 une publication sur la préservation des grues. Au sein de cette expérience de pensée, chacune des seize espèces de grues se voit associer un taux de survie. Entre les grues du Canada et les grues blanches, ayant respectivement un taux de survie très fort et faible, il estime que les efforts de conservation de la biodiversité auraient un impact plus fort en se concentrant sur les premières, car elles représentent une part plus importante de la diversité génétique. Il reconnait néanmoins que le taux de survie des grues du Canada étant très élevé, 99 % de survie, des efforts colossaux seraient nécessaires pour le faire croitre.

Certaines approches de la part des économistes, des politiciens ou encore de certains acteurs de la préservation quantifiant et attribuant des valeurs à la nature ne font pas l’unanimité. La nature n’est pas préservée pour sa beauté intrinsèque ou sa richesse, mais pour ce qu’elle nous apporte. Réduite à un objet économique, la biodiversité devient un ensemble de chiffres dans un tableur régi par le cruel équilibre des gains et des coûts pouvant conduire, au nom de la préservation, au sacrifice d’espèces jugées peu « rentables ».

Alors que le débat fait rage sur la compatibilité de la nature et de l’économie, Noël Bonneuil et Raouf Boucekkine, respectivement démographe-généticien des populations et économiste, proposent un autre regard sur le sujet.

Comment réconcilier intérêt économique et biodiversité ?

Pour faire face au défi de combiner la préservation de la biodiversité et l’exploitation économique d’un système, nos deux chercheurs ont fait le choix d’un modèle simple à deux espèces : une plante agricole et son parasite.

L’espèce végétale dispose de deux allèles5 . Le premier conférant une résistance au parasite au détriment de la productivité et le second favorisant la production, mais ne fournissant pas de résistance. Le parasite présente aussi deux allèles. L’un augmentant son pouvoir infectieux, mais réduisant la viabilité alors que l’autre est associé à une infectiosité plus faible, mais sans contrepartie.

L’équilibre entre production et résistance ainsi que celui entre infectiosité et viabilité définies par les chercheurs sont monnaie courante dans le monde du vivant. Les organismes disposant de ressources limitées, l’émergence ou le renforcement d’une capacité se fait souvent aux dépens d’une autre.

Ce modèle s’est trouvé complété par un cadre mathématique particulier : la théorie de la viabilité. Cet ensemble d’outils permet de définir des noyaux de viabilité, soit l’ensemble des scénarii assurant la « survie » dans le temps d’un système soumis à des contraintes. Dans ce cas, la première contrainte choisie est la préservation de l’intégralité de la biodiversité du système représentée par la plante, son parasite ainsi que leurs allèles.

Afin d’accommoder également les critères habituels de rationalité économique, un second type de contraintes est rajouté : la maximisation des revenus agricoles.

Pour se rapprocher de la réalité du monde agricole et plus particulièrement des caprices de l’environnement, la part de chacun des allèles des parasites varie aléatoirement au cours du temps. Par conséquent, ce système expérimental se caractérise par un fonctionnement hors équilibre du fait d’un environnement incertain, représenté ici par le parasite et ses variations aléatoires.

  • 5Un gène est l’unité de base de l’hérédité. Cet objet biologique fut défini bien avant la découverte du rôle de l’ADN en tant que support de la transmission des caractères. À chaque gène est associé un locus, une position fixe sur un chromosome, ainsi que différentes versions appelées allèles. La richesse en allèle d’une population est l’un des reflets de sa diversité génétique.
Papillons et une abeille butinant une composée

Photo par Kathomenden sur Adobe Stock

Une approche polyvalente

L’ensemble des contraintes impose au système de trouver de manière dynamique, la proportion adaptée entre les plantes résistantes et les plantes susceptibles pour maintenir à la fois la viabilité biologique et l’optimalité économique du système. Un scénario non viable étant par exemple : un fort usage de la variété résistante conduisant à une forte présence de la variété infectieuse du parasite le système à ne plus jamais utiliser la variété de plantes à rendement élevé, car vulnérable.

Outre le cadre mathématique de la théorie de la viabilité, les auteurs utilisent également des outils d’une branche particulière de l’économie, l’économétrie, spécialisée dans l’analyse statistique des données et modèles. Une fois le modèle défini et la boite à outils remplie, l’étape suivante est l’identification du noyau de viabilité du système. À ce stade, l’astuce utilisée par les chercheurs est de ne pas écrire manuellement un scénario puis un autre et ainsi de suite, mais d’en générer des centaines de milliers avant de retenir ceux respectant les contraintes. D’après les résultats obtenus, seule une infime fraction des scénarii viables écologiquement vérifie le critère de revenu maximum et la présence du parasite joue un rôle majeur dans la préservation de la biodiversité du système.

Économie et biodiversité, une symbiose possible et nécessaire

L’une des singularités de cette étude vient de l’utilisation de plusieurs domaines thématiques et de leurs outils compensant chacun leurs faiblesses respectives. Ainsi l’utilisation de la théorie de la viabilité permet de s’affranchir de contraintes venant de l’économie comme l’hypothèse d’un équilibre stationnaire, un état sans croissance ni décroissance, induit par un environnement stable6 . Or, la coexistence d’espèces ne requiert aucunement en génétique d’être proche d’un équilibre quelconque. De même, supposer que les capacités adaptatives (fitness) des espèces sont constantes est très loin de correspondre aux dynamiques évolutionnaires réelles.

Un autre point remarquable de cette étude est son adaptabilité. L’approche par la viabilité permet l’analyse d’un grand nombre de critères. Celui retenu par les chercheurs, la maximisation des revenus, n’est qu’un critère parmi d’autres. La versatilité de la démarche permet son remplacement par des critères de tout autre nature comme la qualité de la production agricole ou sa consommation en eau ouvrant la voie à l’application de l’approche développée à d’autres situations.

Le travail réalisé par Noël Bonneuil et Raouf Boucekkine constitue un pas de plus vers l’élaboration d’approches concrètes et de modèles économiques reposant non plus sur une exploitation de la nature, mais marchant main dans la main avec elle.

  • 6Telle que appliquée par Brock et Xepapadeas (2003) sur un problème analogue. « Valuing biodiversity from an economic perspective, a unified economic, ecological, and genetic approach ». American Economic Review 93(5):1597–1614, 2003.

Références

Bonneuil, N., & Boucekkine, R. (2020). Genetic diversity and its value : Conservation genetics meets economics. Conservation Genetics Resources, 12 (1), 141 — 151.

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