Santé et environnement
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Dans de nombreux pays à faibles et moyens revenus, être une personne LGBTQIA+ expose à une double peine : aux discriminations s’ajoute la précarité économique. Un cocktail délétère pour la santé mentale mis en lumière par les économistes Bruno Ventelou et Erik Lamontagne qui croisent données sur le bien-être, conditions économiques et climat homophobe dans le monde entier.
Dès les premiers jours de son second mandat, Donald Trump a mis en place une série de mesures hostiles à l’égard des personnes LGBTQ+, notamment en supprimant les financements de programmes de recherche et d’aide les concernant. Une politique institutionnelle brutale qui risque d’avoir des conséquences durables pour la communauté LGBTQ+ non seulement aux États-Unis, mais aussi à l’échelle mondiale. De fait, dans près de 40 % des pays où les données sont disponibles, au moins une personne sur trois affirme ne pas vouloir d’une personne homosexuelle comme voisin. Ce rejet, mis en évidence par la World Values Survey 1 n’est pas anodin. Il pèse sur le bien-être des personnes concernées.
Comment ce rejet affecte-t-il la santé mentale des personnes LGBTQIA+ ? Surtout lorsqu’il s’imbrique dans un contexte économique fragile qui accroît la vulnérabilité des plus démunis ? Pour les économistes de la santé Erik Lamontagne et Bruno Ventelou, le diagnostic est simple : plus le milieu de vie est homophobe, plus le mal-être des individus LGBTQIA+ augmente, mais le cumul d’un milieu homophobe et de la précarité économique forme un cocktail particulièrement délétère.
Il s'agit de la septième édition de la World Values Survey, une enquête mondiale sur l’évolution des valeurs et des croyances menée de 2017 à 2022.
Leur étude repose sur une base de données mondiale – la Global LGBTQ+ Happiness Survey – regroupant les réponses de plus de 80 000 personnes provenant de 153 pays, en partenariat avec les représentants des communautés. Ce partenariat est l’une des forces de cette étude, tant il est compliqué de toucher les communautés dans certains pays très hétéronormatifs. Les participants ont été principalement recrutés en ligne sur des applications de rencontre, mais aussi par ce que les auteurs appellent « effet boule-de-neige » pour atteindre des personnes avec un accès internet limité ou dans des endroits où la mise en avant de son orientation sexuelle est risquée.
Un quart des répondants LGBTQIA+ déclarent être en souffrance psychologique et près de la moitié ne sont pas acceptés par leur famille. Les agressions physiques restent fréquentes : 21 % en ont déjà subi en raison de leur orientation ou leur identité de genre. Cette base de données n’en est pas à sa première utilisation par cette équipe. Elle avait déjà servi à une précédente étude qui révélait un risque accru de dépression et d’anxiété chez les personnes LGBTQIA+ à risque élevé de contracter le VIH 2 .
Erik Lamontagne, Vincent Leroy, Anna Yakusik, Warren Parker, Sean Howell, et al., 2024, "Assessment and determinants of depression and anxiety on a global sample of sexual and gender diverse people at high risk of HIV: a public health approach" BMC Public Health, 24, 215.
Munich © Raphael Renter via Unsplash
Que dit la science économique de l’impact des discriminations sur la qualité de vie des minorités sexuelles ? Les travaux de recherche sur la question, menés au cours des vingt dernières années, en majorité dans des pays riches, mettent en évidence que l’homophobie détériore significativement la santé mentale, l’accès aux soins ou encore le bien-être des personnes concernées. L’économiste américaine M. V. Lee Badgett évalue par exemple à environ 1,7 % du PIB la perte économique liée aux discriminations envers les personnes LGBTQIA+ en Inde, notamment en raison d’un accès limité aux soins, de la stigmatisation à l’embauche et de la violence.
Toutefois, les recherches réalisées s’appuient souvent sur des approches globales qui négligent le rôle de l’environnement direct et les conditions économiques locales dans l’ampleur de ces effets. Une lacune que l’étude des chercheurs propose de combler, en explorant comment la précarité économique à l’échelle de l’individu et/ou de sa communauté peut amplifier l’impact négatif de l’homophobie sur le bien-être des personnes LGBTQIA+.
En cela, l’approche des chercheurs s’inscrit dans une lignée de recherches économiques qui accordent une place centrale aux déterminants sociaux du bien-être. L'économiste Claudia Senik, l'une des spécialistes internationales de l'économie du bien-être, dont les travaux 3 mêlent économie comportementale, psychologie et analyse des normes sociales a montré que le bien-être subjectif ne dépend pas seulement de facteurs individuels comme le revenu ou l’emploi, mais aussi du climat social : la manière dont on se compare aux autres ou les normes collectives du pays où l’on vit influencent fortement la fabrique du bonheur.
Dans cette étude, l’homophobie est entendue dans un sens large, comme un terme générique qui regroupe toutes les formes de stigmatisation et de discrimination fondées sur les caractéristiques sexuelles ou de genre. Pas uniquement le rejet des personnes homosexuelles, mais plus largement toutes les attitudes ou comportements qui dénigrent, marginalisent ou refusent la reconnaissance des identités et relations non hétérosexuelles. Cette définition inclut ainsi les violences symboliques ou concrètes subies par les personnes LGBTQIA+, que ce soit dans la sphère sociale, familiale ou institutionnelle.
Claudia Senik, 2014, "Wealth and happiness'", Oxford Review of Economic Policy, Volume 30, Issue 1, Pages 92–108.
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Pour mieux objectiver ce lien entre contexte social et bien-être, les auteurs distinguent trois contextes, pour trois dimensions clés de l’homophobie : familiale, communautaire et institutionnelle. En croisant ces indicateurs avec les réponses des personnes LGBTQIA+, les chercheurs analysent comment le climat social ambiant affecte leur bien-être subjectif (subjective well-being, SWB).
En analysant les réponses d’un échantillon de 82 000 personnes, les auteurs révèlent que le contexte social, et en particulier les différents degrés d’homophobie, ont un impact mesurable sur le bien-être psychologique. Sans surprise, les personnes LGBTQIA+ qui vivent dans des communautés ou des familles très homophobes déclarent se sentir moins bien dans leur vie que les autres. Mais l’homophobie institutionnelle - celle mesurée au niveau de la “nation”, portée par les lois et une culture globalement hétéronormative - joue également un rôle important dans cette évaluation du bien-être personnel.
En répliquant ces analyses pour plusieurs découpages de l'échantillon, on constate que cette dégradation du bien-être sous le coup des trois contextes d’homophobie reste vraie, quelles que soient les caractéristiques socio-économiques des personnes interrogées, et dans l’ensemble des régions du monde.
Une marche de la solidarité rassemblant les étudiants de l’Université de Cape Town, en Afrique du Sud, en mars 2019. © Michael Hammond via le site de l’Université de Cape Town
L’étude tente même d’aller plus loin et cherche aussi à identifier la contribution relative des trois dimensions clés de l’homophobie, familiale, communautaire et institutionnelle, sur la dégradation du bien-être. Combien pèse chacune des dimensions de l’homophobie ambiante dans la fabrication du bonheur/malheur individuel ?
Dans les évaluations, chacune d’elles a un effet négatif marqué sur le bien-être des personnes LGBTQIA+, mais le rejet familial, quand il existe, est quoi qu’il en soit le facteur le plus lourd. Ce lien est constant, quel que soit le niveau de richesse ou d’inégalités au sein du pays.
L’effet négatif de l’homophobie institutionnelle sur le bien-être est lui particulièrement accentué pour les personnes en situation de précarité économique dans leur pays. Là où les filets de sécurité sociaux sont faibles, les personnes LGBTQIA+ sont plus exposées aux conséquences concrètes de l’exclusion : difficultés à trouver un emploi, à accéder à des soins, ou à vivre en sécurité dans leur environnement.
L’homophobie au niveau communautaire pèse aussi davantage sur les plus défavorisés économiquement ; dans ce cas, de l’ordre de 3,5 fois plus chez les personnes précaires que chez les personnes aisées.
L’homophobie agit donc comme un multiplicateur de précarité, rendant l’inégalité d’autant plus douloureuse. Pour améliorer les choses, les politiques publiques doivent alors agir à tous les niveaux : bien entendu, changer les lois discriminatoires et encourager l’acceptation dans les communautés. Mais protéger les droits des personnes LGBTQIA+, c’est aussi lutter contre la précarité et construire des sociétés plus justes.