Justice sociale

Sécurité : à qui profite la lutte contre le crime ?

Photo by Antonio Diaz on Adobe Stock

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Dans la lutte contre le crime, les acteurs privés et publics de l’ordre travaillent main dans la main. À quoi servirait une caméra de surveillance, si elle n’était pas reliée à la police ? La police est-elle plus utile pour les personnes équipées de caméras ? Les chercheurs Tanguy van Ypersele, Steeve Mongrain, Joanne Roberts, et Ross Hickey proposent un modèle permettant d’analyser le lien entre sécurité publique et sécurité privée.

Par Sophie Bourlet

Sophie Bourlet

Journaliste scientifique

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Steeve Mongrain

Steeve Mongrain

Professeur en économie à l'Université Simon Fraser, Canada

,
Tanguy van Ypersele

Tanguy van Ypersele

AMSE, Aix-Marseille Université, Faculté d'économie et de gestion

Le 25 novembre, à cinq heures du matin, six hommes s’introduisent dans le musée de Dresde et neutralisent l’alarme. Ils s’emparent en quelques minutes de plusieurs joyaux du XVIIIe siècle d’une valeur de 113 millions d’euros. La police prévenue, par deux vigiles, arrive trop tard sur les lieux du crime. Le butin n’a jamais été retrouvé.

A quoi servirait une alarme, si d’une manière ou d’une autre son déclenchement n’amène pas la police à intervenir ? Si l’on imagine souvent les forces de l’ordre comme seules garantes de la sécurité de toutes et tous, elles s’appuient parfois sur des dispositifs de sécurité privée pour effectuer leur mission de manière optimale et vice versa. C’est cette symbiose singulière qui a attiré l’attention des économistes Tanguy van Ypersele, Steeve Mongrain, Joanne Roberts, et Ross Hickey.

Modéliser le crime

En France, un cambrioleur passe environ six à dix minutes dans l’enceinte du bâtiment. Plus le temps passé à l’intérieur d’une maison est grand, plus le bénéfice tiré du crime augmente. Ce bénéfice et le risque encouru par le voleur, au-delà du temps passé à l’intérieur de la maison, sont aussi liés à la présence ou non de protection privée. Dans le cas des cambriolages avec vol dans les territoires du Grand Paris, le montant moyen du préjudice matériel estimé s’élève à 6 400 euros1 .

Le marché de la sécurité privée se porte bien. Alarmes, détecteurs, agents de sécurité, barreaux, vidéosurveillance, objets connectés… Selon l’INSEE, en France, le secteur de la sécurité privée a réalisé 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019 avec une augmentation de 3,6 % en moyenne annuelle entre 2010 et 2019. Pour la surveillance et les alarmes concernant les particuliers, le chiffre d’affaires s’élève à 466 millions d’euros. Pour autant, cet équipement ne réduit pas forcément le nombre d’effractions et de vols, selon les chercheurs. Cela dépend notamment des différentes conséquences produites par l’utilisation de ces protections.

Pour mieux comprendre les effets des dispositifs de sécurité accessibles aux particuliers, les trois chercheurs se sont intéressés à une activité illégale : les cambriolages. Leur plongée dans le monde de la cambriole et des monte-en-l’air s’est fait avec un modèle sur les comportements des ménages et des criminels.

Dans ce modèle, trois acteurs peuvent être identifiés. Les potentiels artistes de la cambriole, les ménages qui investissent dans la protection privée et les forces de sécurité publique. Tous sont supposés rationnels ou en d’autres mots qu’ils agissent de manière logique, raisonnable et conforme au bon sens. Un potentiel malfaiteur franchira le pas si les gains potentiels supplantent les risques encourus alors qu’une potentielle victime investira dans un dispositif de sécurité si cela réduit suffisamment les risques d’effractions et de vols.

  • 1Données issues de l’étude de l’Observatoire national de la délinquance (ONDRP) de en 2019 sur la criminalité
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Plan d'un logement avec un ensemble de dispositifs de sécurité : caméras, alarmes...

La sécurité, un bien public ?

Les protections privées peuvent provoquer une diversion : s’équiper d’une alarme va décaler l’attention du cambrioleur sur la maison du voisin, dépourvue d’alarme. Alors ce ménage non équipé pourrait pâtir de l’investissement de son voisin en sécurité privé. Ce que les économistes qualifient d’externalité négative. Un autre effet est possible ! L’équipement de sécurité rendant plus risqué un cambriolage réduit l’intérêt de se lancer dans ce type d’activité et auraient un effet protecteur. Le nombre d’activités illégales diminuerait alors de manière homogène. Au contraire de la situation précédente, le matériel provoque alors une externalité positive.

Des travaux précédents soutiennent ces hypothèses de « déplacement des méfaits »2 . Du fait d’une vague criminelle dans les années 1990 à Buenos Aires, les plus aisées s’équipèrent mieux contre les cambriolages. En conséquence, l’attention et l’activité des gredins se sont déplacées vers la population la plus pauvre, moins bien protégée.

Des dispositifs de protections détectables par les éventuels voleurs impactent l’incitation pour un particulier de se protéger. Si la protection est non perceptible par le cambrioleur, l’effet de diversion disparait et donc l’incitation à se protéger est moindre. De même, les différents types de protections peuvent compléter ou se substituer à l’action de la police nationale ou municipale. Des barreaux, ou des cadenas ne nécessitent pas l’intervention de la police, ils sont substituts au service public. En revanche, des alarmes sont complémentaires avec la police, elles nécessitent l’intervention des forces de l’ordre pour être efficaces.

Forts de ces constats, les chercheurs arguent que l’augmentation en matière de protection publique produit un bien public en diminuant les cambriolages, mais produit également un bien privé en faveur des ménages équipés d’alarmes. À l’inverse, l’équipement privé en sécurité produit du bien privé, mais également du bien public en diminuant le gain du vol par l’effet de dissuasion. Ainsi, dans ce modèle, toutes les variables sont liées. Par exemple, le gain d’un casse est affecté par l’investissement public et par la protection privée. Ou encore, le bénéfice des ménages à se protéger dépend du coût fixe de la protection privée et de l’investissement public dans la protection.

  • 2Rafael Di Tella & Sebastian Galiani & Ernesto Schargrodsky, 2010. "Crime Distribution and Victim Behavior during a Crime Wave," NBER Chapters, in: The Economics of Crime: Lessons for and from Latin America, pages 175-204, National Bureau of Economic Research, Inc.
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Caméra devant deux policiers de dos

Police partout, voleurs aussi ?

Depuis 2008, le nombre de cambriolages de logements a augmenté de 37 % en France, selon la base de crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie3 . Or le budget alloué par l’État aux forces de l’ordre, Gendarmerie et Police nationale cumulée a augmenté de 26 % sur la même période selon les Documents budgétaires de l’État. Est-ce que l’allocation budgétaire aux services de police augmente, car le crime augmente, ou est-ce qu’il y a plus de crimes enregistrés par la police, car elle est plus nombreuse pour surprendre des flagrants délits et les déclarer ? La causalité va clairement dans les deux sens et donc mesurer l’impact de l’investissement dans la police sur la criminalité peut s’avérer ardue.

Pourtant, la sécurité est un thème récurrent au sein des récents débats publics. Récemment réélu, le président Emmanuel Macron a annoncé dans le projet de loi présenté en Conseil des ministres vouloir augmenter le nombre de policiers et de gendarmes sur la voie publique, pour le doubler sur les dix prochaines années. Cette augmentation représenterait un budget supplémentaire de 20 milliards d’euros d’ici à 2030. Cependant, l’efficacité d’une telle mesure sur la diminution du crime n’a jamais été réellement prouvée.

  • 3Donnée Insee
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poste de sécurité

En France, les données manquent sur le lien entre les activités criminelles et les politiques publiques de lutte. Aux États-Unis, où les services publics sont plus friands de ce genre de retours, une expérience avait été menée à Kansas City par le service de police en 19724 . L’un des districts avait été divisé en trois zones. La police doublait ses patrouilles dans une première zone, gardait le même nombre de patrouilles dans une deuxième, et supprimait complètement ses patrouilles dans la troisième, et ce, pendant une année entière. Résultat de l’opération : aucune conséquence ni sur la délinquance, ni sur le nombre d’affaires connues de services de police, ni même sur le sentiment d’insécurité des habitants. Face à ce constat sur l’inefficacité des patrouilles préventives, les auteurs de l’étude proposèrent de concentrer les ressources des forces de l’ordre sur des actions de prévention spécifique à des activités illégales.

  • 4Kelling, G., Pate, T., Diekcman, D., & Brown, C. (s. d.). Kansas City Preventive Patrol Experiment : A Technical Report | Office of Justice Programs.

Des facteurs pluriels et très complexes

En 1994, Rudolph Giuliani devient maire de New York avec pour promesse phare de nettoyer la ville du crime. À l’époque, la pauvreté et la drogue ravagent la mégalopole qui connaît environ 2000 meurtres par an. Partisan d’une doctrine baptisée « tolérance zéro », il appliqua une politique particulièrement répressive envers tous les délits ou crimes. Entre 1994 et 2000, la criminalité de la ville de New York baissera de 57 %, succès qu’il s’attribuera tout modestement. Dans ce cas non plus, aucune recherche ne prouve que le lien soit vraiment causal selon le chercheur Tanguy van Ypersele.

Le chercheur Steve Levitt, connu pour son livre Freakonomics, avait fait paraître une recherche controversée qui liait le taux de criminalité et l’avortement. Suite aux lois promulguées dans le sens de la légalisation, il avait constaté que les crimes diminuaient les années d’après. Si le lien ne paraît pas évident, celui-ci avance comme argument que les enfants non désirés étaient plus susceptibles de devenir des criminels. Ici, un véritable effort d’identification d’un lien causal a été fait. Si la corrélation existe, la causalité existe-t-elle ?

Car en matière de crime, les causes sont surtout multifactorielles. Selon le chercheur Tanguy van Ypersele et sur la base de ses résultats, une politique publique d’augmentation de la protection publique ne peut se faire sans prendre en compte la protection privée et vice versa.

Références

Hickey, Ross, Steeve Mongrain, Joanne Roberts, and Tanguy van Ypersele. 2021. “Private Protection and Public Policing.” Journal of Public Economic Theory 23 (1): 5–28.

Mots clés

sécurité , inégalité

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